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LE  DARSHAN  DE  NEEM  KAROLI  BABA


ans son livre, dont suivent les extraits ci-dessous, Ram Dass - qui fut l'un des premiers américains à faire connaître la spiritualité indienne contemporaine dans les années 60-70 dans son pays - nous parle de son Maître, Neem Karoli Baba, que tous appelaient " Maharajji " [Grand Roi] et qui était exceptionnel.


" En 1967, je fis la connaissance de mon Guru. Cette rencontre changea le cours de mon existence car il me permit d'appréhender ma vie en termes spirituels. Je découvris chez lui de nouvelles perspectives de compassion, d'amour, de sagesse, d'humour et de puissance, et ses actes élargirent ma compréhension des possibilités de l'homme. Je reconnus en lui une alliance de l'humain et du divin.

Ces histoires, anecdotes et extraits d'entretiens constituent une mosaïque qui permet de retrouver Maharajji. Pour retenir ces pièces rapportées, j'ai utilisé le minimum absolu de ciment conjonctif et préféré presque toujours omettre mon optique et mes interprétations personnelles.

Et n'oubliez pas d'écouter le silence qui nimbe ces histoires, car la véritable rencontre avec Maharajji se situe entre les lignes et derrière les mots. Vous serez amplement récompensés de vos efforts car il vous sera alors donné d'approcher un être d'une stature spirituelle rarement rencontrée sur cette terre. "


RENCONTRE  DE  L' ESPRIT


Ceux qui rencontrèrent Maharajji ne furent pas tous " ouverts " ou " éveillés " du premier coup. Nombreux sont ceux qui, après avoir passé un moment agréable, repartaient apparemment inchangés. Ils donnaient l'impression de ne pas pouvoir " faire affaire " avec Maharajji. Soit ils n'étaient pas prêts à être touchés au tréfonds, soit le véhicule du Guru ne leur convenait pas, ou bien encore ce Guru ne devait pas être leur Maître.

Balaram [s'adressant à un nouvel arrivant sous la véranda de Vrindaban] : " Avez-vous eu le darshan de Maharajji ?

– Je ne sais pas. Vous voulez parler du gros assis là-bas ? "

Il y avait aussi ceux qui, sans pour autant connaître de " zapping " majeur, n'en réagissaient pas moins à un subtile fil invisible qui les ramenait sans cesse à Maharajji.

" J'étais étonné de constater à quel point de vrais durs à cuire pouvaient fondre comme du beurre au contact de Maharajji. "

Pour beaucoup d'entre-nous qui avaient vécu une ouverture spectaculaire ou s'étaient sentis mystérieusement attirés dès la première fois, notre existence se voyait régie par le puissant désir d'être avec Maharajji. Nous étions devenus des " dévots ", des disciples, car, en sa présence, nous avions le sentiment de nous trouver " au foyer ", dans le cœur de Dieu. Il n'était donc guère étonnant que nous recherchions son contact avec une telle insistance. Nous quittions notre maison pour bénéficier de la compagnie de ce mage qui, tel le joueur de flûte d'Hameln, nous apprenait à danser et à jouer dans les champs du Seigneur.





Mais il y avait parfois loin entre le désir d'être avec Maharajji et la réalité d'une rencontre effective à cause de la nature du comportement de cet homme. Ses déplacements étaient imprévisibles et dès qu'il faisait halte à un endroit, ne serait-ce que quelques jours, les gens se mettaient à affluer du matin au soir de façon ininterrompue. Certains venaient pieds nus de fermes toutes proches en portant des bébés nus dans leurs bras ; d'autres arrivaient en jet ou en taxi.

Je me tenais devant une modeste maison d'un petit village de montagne quand Maharajji fit une apparition inopinée. On me pria de rester dehors dans la cour. J'eus donc tout le loisir d'observer les gens. Ils semblaient vraiment surgir de nulle part et des quatre coins de l'horizon. Ils couraient à toutes jambes, certaines femmes aux bras couverts de farine s'essuyaient les mains sur leur tablier, d'autres portaient leurs bébés à moitié vêtus. Les hommes avaient laissé leur magasin sans surveillance. Certains cueillaient des fleurs dans les arbres en passant de façon à pouvoir offrir quelque chose... Mais ils se hâtaient avec un désir, un espoir, une joie, une vénération qui se lisaient sur tous les visages.



S'il est vrai que beaucoup attendaient des bienfaits tangibles du " baba miracle ", ils ne se contentaient pas de l'aspect mondain de la chose mais souhaitaient aussi goûter à nouveau le nectar de sa présence.

Devant cette pression qui s'exerçait sans relâche sur Maharajji nous oscillions entre deux réactions. Il nous arrivait de nous considérer nous-mêmes et les autres disciples et chercheurs comme autant de vautours après un morceau de chair fraîche ou, un essaim de mouches agglutinées sur un morceau de sucre. Nous tentions alors de le protéger et restions souvent à l'écart de façon à ne pas en rajouter.

Mais à d'autres moments nous nous rendions compte à quel point Maharajji maîtrisait parfaitement la situation. Quand il trouvait que les gens lui " dévoraient le crâne ", pour reprendre son expression, il se retirait tout simplement dans une pièce à l'écart dont il fermait la porte, ou renvoyait tout le monde, ou encore montait en voiture et filait sans plus de cérémonie. Une fois, après avoir voyagé pendant des mois afin de rencontrer Maharajji, nous finîmes par le trouver chez un disciple de Delhi. Il nous autorisa à partager sa chambre quelques instants avant de nous demander de sortir prendre le thé avec beaucoup d'autres. Environ un quart d'heure plus tard, Maharajji quitta la pièce qu'il occupait et passa à cinquante centimètres de nos visages sans tourner la tête ni manifester quoi que ce soit à notre endroit. Un véhicule l'attendait. Il monta et la voiture démarra pour une destination inconnue. De toute évidence, une telle personne n'était pas à notre merci !

Maharajji se déplaçait donc sans cesse de façon tout à fait imprévisible. Dans l'enceinte même d'un temple il passait d'un endroit à un autre, parfaitement disponible à un moment donné pour disparaître l'instant d'après, enfermé à double tour dans une chambre où nul n'avait accès.

S'il s'arrêtait quelque temps dans une ville, les disciples pouvaient toujours s'installer près du temple et venir chaque jour attendre le moment où il se montrerait. Mais il ne limitait pas ses déplacements à un lieu précis. Il allait de village en village, passait de la montagne à la plaine, d'un bout de l'Inde à l'autre, quittait les temples pour loger chez des particuliers ou dans des ashrams perdus dans la jungle. Il lui arrivait de partir en pleine nuit pour une destination inconnue sans que personne fût au courant. Il pouvait très bien monter dans un train en partance pour une ville donnée et soudain descendre à une gare intermédiaire, parfois si rapidement, avant même l'arrêt de la locomotive, que les dévots qui l'avaient suivi se retrouvaient laissés pour compte.

Le désir intense d'être avec Maharajji, face à sa conduite si déroutante et insaisissable, générait des parties de cache-cache extrêmement complexes qu'un disciple facétieux baptisa " la grande course effrénée à la grâce " [the great grace race].

Les disciples de Maharajji avaient le sentiment de participer à une perpétuelle chasse au trésor que seules limitaient les ressources économiques et les responsabilités familiales de chacun. Le trésor était bien sûr le darshan avec Maharajji. Et ce trésor était une cassette vraiment royale ! Un dévot indien a résumé la chose en quelques mots : " Même un rapport sexuel avec ma femme ne saurait égaler le darshan avec Maharajji. "

Les disciples indiens de Maharajji avaient mis au point un système de communication très élaboré qui leur permettait, avec au moins trente pour cent de réussite, de retrouver la piste de Maharajji et de savoir où il demeurait dans la journée qui suivait son arrivée dans n'importe quelle ville ou village. Nous, Occidentaux, n'avions pas cette chance. Il nous fallait donc faire feu de tout bois – intelligence, intuition, ruse et un sacré culot – pour parvenir à nous asseoir à ses pieds. Si notre pourcentage de réussite n'était peut-être pas aussi impressionnant que celui des Indiens, nous compensions largement par notre manière de procéder et nos entrées et nos sorties ne passaient pas inaperçues.

J'étais en plein darshan avec Maharajji quand, tout à coup, je vis se pointer Tukaram. Je lui demandai comment il était entré et il m'apprit qu'il venait de faire le mur. Alors je me suis dit : "Mon Dieu, il me reste très peu de temps." Puis ce fut le tour de Krishna Priya. Le chaukidar [gardien] la vit escalader le mur et comme il ne voulait pas qu'on croie qu'il les avait laissé entrer, il vint annoncer la nouvelle à Maharajji : "Baba, tous ces gens ont fait le mur. Je suis désolé. J'ai fait mon possible pour les empêcher d'entrer." Maharajji commença par exploser : "Flanque-les dehors ! Tous à la porte !" Je fus, moi aussi, expulsé. Nous, les Occidentaux, partagions tous le même sentiment de culpabilité. Le lendemain, quand nous revînmes pour un nouveau darshan, nous nous aperçûmes que le mur d'enceinte avait été surélevé et qu'il était deux fois plus haut.


BIEN  DES  NIVEAUX  |  ET  BIEN  DES  CHANGEMENTS


Quand vous finissiez par arriver au bon endroit au moment opportun et qu'on vous confirmait qu'il était bien là, quel effet cela faisait-il de se retrouver assis devant lui ? Même la langue des dieux et déesses de l'élocution, de la musique et de la poésie ne saurait le dire en termes appropriés. Et moi, donc, comment le pourrais-je ? Comme les aveugles avec l'éléphant, chaque dévot rencontrait un Maharajji différent.

Dès que Maharajji apparaissait vous ne saviez plus sur quel pied danser. Il pouvait faire la même chose une semaine d'affilée et vous vous disiez alors : " Bon, il sort de sa chambre à 8 heures. " Et le lendemain il pouvait très bien ne pas mettre le nez dehors de toute la journée. Il lui arrivait même d'aller s'enfermer dans une autre chambre pendant quarante-huit heures. Il fallait apprendre à prévoir l'imprévu. Un jour il se présenta à nous en répétant sans arrêt du matin au soir : " Thul-thul, nan-nan, " comme s'il se récitait un mantra. Des jours et des jours passèrent ainsi et quelqu'un finit par lui demander : " Maharajji, qu'est-ce que vous dites ? " Et il se trouve que ces mots qui appartenaient à un vieux dialecte behari signifiaient simplement : " Trop grand, trop grand, trop petit, trop petit. " Quand on l'interrogea sur le sens à donner à ces paroles, il expliqua : " Oh, tous autant que vous êtes vous vivez dans thul-thul, nan-nan ; vous vivez dans le monde du jugement. C'est toujours trop grand ou trop petit. "



Une fois assis devant Maharajji on ne peut jamais dire avec qui il travaille le temps de son darshan. Il se peut qu'il parle à quelqu'un et que ce soit une tout autre personne qui se trouve bouleversée. Quant à vous, vous êtes bien incapables de dire ce que vous recevez de lui au juste.



Ce qui m'a beaucoup frappé, moi et tant d'autres, c'est le nombre de niveaux auxquels Maharajji opérait en même temps. Nous étions tout bonnement assis devant lui et, apparemment, il ne se passait rien que de très banal. On prenait le thé et il lui arrivait de lancer quelques fruits à la ronde, ou quelqu'un venait dire quelques mots. Tout se passait vraiment le plus sobrement du monde, mais nous observions le moindre de ses gestes, nous nous délections de la façon dont il inclinait la tête et bougeait les bras. En même temps que nous éprouvions une joie d'une légèreté indicible, nous avions l'impression de nous trouver au cœur d'un brasier ronflant de fureur.



Des gens entourent Maharajji et se concentrent en silence. Maharajji tourne le dos à quelqu'un et, dès qu'il capte une pensée vagabonde, se tourne pour faire face à la personne en question. Avec une expression de contrariété et d'amour mêlés il lève un doigt ou brandit le poing. Si quelqu'un médite, il lui tord le nez ou lui tire la barbe. Il s'adresse à une femme qu'il couvre de compliments. Il en calomnie une autre en racontant toutes sortes d'abominations sur son compte. Il pivote en direction d'un troisième individu et lui intime l'ordre de sortir : " Va-t-en, espèce de pervers ! "

Et les paroles, les pommes, le thé, les silences et les rires étaient tous entraînés dans un fleuve d'amour qui jaillissait continûment de Maharajji. Les disciples qui " savaient " se réjouissaient autant de ses insultes que de ses louanges car tout était amour palpable et nourriture pour l'esprit.

Dans ce domaine nous réglions notre conduite sur l'un des disciples les plus anciens et respectés du nom de " Dada " qui servait Maharajji avec une abnégation qui nous remplissait d'un mélange d'effroi et d'infini respect. Quand Maharajji le complimentait, Dada disait toujours : " Ha, Baba, " c'est-à-dire : " Oui, Baba. " Et quand Maharajji l'insultait, l'accablant parfois du matin au soir, il répliquait exactement sur le même ton : " Ha, Baba ! " De toute évidence la gloire et la honte lui faisaient le même effet, du moins quand Maharajji en était la cause. Maharajji ne pouvait plus mettre Dada en colère ou le faire culpabiliser. Toutes les années passées auprès de son Maître avaient brûlé tout ça. Dans un cas comme dans l'autre, Dada ne voyait plus que grâce à l'état pur.

Il arrivait que Maharajji s'adresse à une personne et tout le monde écoutait, ravi d'être simplement présent.

L'observation des nouveaux était une grande source d'amusement. D'abord sceptiques, ils posaient toutes sortes de questions, puis nous voyions leur cœur s'épanouir doucement et leur douceur émerger grâce aux tendres soins du maître jardinier. Nous prenions place dans les groupes de nouveaux et Maharajji allait de-ci de-là. Occupé avec quelqu'un à côté de lui, on le trouvait l'instant d'après à l'autre bout du temple accueillant un disciple qui venait d'entrer. En un tournemain il nous faisait passer du rire à la plus ardente concentration avant de nous amuser à nouveau. Nous avions alors l'impression d'être des pantins entre les mains d'un marionnettiste.

La société de Maharajji était une expérience hors du commun. Il était toujours aussi naturel qu'un enfant ou qu'un saint tel qu'on les décrit habituellement. Il n'exigeait pas de conditions préalables ni de comportement particulier de ses disciples. Le monde extérieur l'affectait rarement. Il pouvait converser simultanément avec six personnes, une caméra pointée à trente centimètres de son visage. Il était sans forme. Il ne pratiquait ni cérémonies ni pujas. Il ne se conformait à aucune coutume comme, par exemple, le bain rituel. Pourtant, sa présence était plus qu'inspirante ; elle illuminait. Lorsqu'on méditait en sa présence ou non loin de lui, même s'il parlait ou plaisantait bruyamment, on ne tardait pas à accéder à un état de grande clarté, une pure lumière si difficile à connaître sans sa grâce et son pouvoir.


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DES  DARSHAN  HORS  DU  TEMPS


Maharajji conseillait souvent à ses dévots indiens de rester assis en silence : de simplement s'asseoir, d'écouter et absorber. Mais c'était difficile à réaliser auprès de Maharajji car il était au centre d'une pièce de théâtre continue qui focalisait notre attention : qui arrivait, qui s'en allait ; ce qu'ils disaient ; la nourriture qu'on distribuait ; qui réussissait à s'asseoir le plus près de lui ; sa manière de procéder avec chacun ; ceux qu'il caressait et ceux après qui il vociférait ; la façon dont il bougeait sur le tucket. Un Indien nous confia que ceux d'entre nous qui ne parlaient pas hindi avaient de la chance car cela nous empêchait d'être trop pris par le spectacle. Quand régnait un peu de silence ou quand vous parveniez à vous détacher du mélodrame, vous pouviez alors baigner dans la grâce intemporelle de sa présence.

A l'instant où vous le rencontrez, si vous êtes prêts, il se plantera en vous – la graine, la semence. Et le temps n'est pas un facteur ; il n'est rien.



Vous oubliiez tout en sa présence. Il n'y avait plus que Maharajji – adoration totale et sans effort. C'est ça la vraie puja.



A Kainchi il nous arrivait de veiller très tard lorsque nous parlions avec Maharajji, à en perdre toute notion du temps. Nous entendions soudain quelqu'un faire sa toilette matinale et nous savions alors qu'une nuit entière venait de s'écouler.



C'était l'un de ces darshan où vous avez le sentiment que quelqu'un vous a mis du L.S.D. dans le thé.



Nous nous chauffions à son soleil, nous nourrissions de son éclat.



A vrai dire, vous êtes véritablement plus en communion avec Maharajji quand vous n'êtes pas en présence de sa forme. L'éloignement permet de mieux se concentrer sur lui sans être dérangé.


DARSHAN  D' INTIMITÉ


Pour d'autres ressort surtout la précieuse intimité qui consiste à éprouver la présence d'un autre être au sein d'un espace commun, le soupir d'un amant qui sait tout des replis de votre cœur.

Maharajji ne faisait jamais de prêches ni de causeries ; il s'exprimait à l'intérieur de votre cœur. Avec lui on avait automatiquement accès à la connaissance. Ça passait par le cœur et non par la lecture.



A Kainchi nous nous retrouvions à dix ou vingt pour parler avec Maharajji au fond de l'ashram. L'un d'entre nous l'interrogeait sur la vie ou sur Dieu. Maharajji se mettait à parler et très vite tout le monde était en pleurs. Il lui arrivait d'évoquer le Christ et de fondre lui-même en larmes.



Lui et moi n'avons jamais beaucoup échangé sur un plan verbal. Mais à l'intérieur je sentais tellement d'amour que je restais dans les parages. Quand je partais je ne m'éloignais pas beaucoup et je revenais toujours. C'était comme ça pour beaucoup de gens.



Maharajji touchait le cœur de chacun d'une façon très personnelle et intime. La rencontre avec Maharajji était différente pour chacun. On ne peut raconter ce que c'était que d'être avec lui. Il faut l'éprouver dans son cœur.



Il avait une telle douceur qu'il était impossible de le craindre. Mais vous aviez parfois l'impression d'être en présence d'un lion.



Trois ou quatre jeunes Occidentales assistaient à l'anniversaire de Krishna. Pendant que tout le monde s'était réuni dans le temple pour le kirtan [chant dévotionnel] devant Lakshmi-Narayan, elles allèrent s'installer sous la fenêtre de Maharajji dont les volets étaient fermés de l'intérieur et entonnèrent un doux chant consacré au bébé Krishna [une incarnation de Vishnu], Devakinandana Gopala. Au bout d'un moment Maharajji ouvrit les volets et leur demanda de s'en aller avant de fermer la fenêtre en claquant les volets. La scène se répéta plusieurs fois tandis que les jeunes femmes poursuivaient leur chant suave. Maharajji finit par ouvrir une dernière fois les volets, à cette différence près qu'à présent son visage ruisselait de larmes, et il écouta un bon moment, transporté en état de bhava [attitude ressemblant à l'extase].



Vous vous souvenez du passage où Castaneda parle d' " arrêter le monde " ? Il arrivait que Maharajji vous fasse vivre des choses et, sur le coup, c'était tout à fait l'impression que cela donnait. A certains moments vous écoutiez, à d'autres votre attention se relâchait et puis, soudain, Maharajji faisait quelque chose et vous vous trouviez suspendus hors du temps. A une époque je découpais des tas d'articles et de photos sur le monde hippique et j'en remplissais des albums entiers. Personne n'en savait rien. Et un jour où j'avais l'esprit ailleurs, Maharajji se tourna vers moi et m'interrogea sur les chevaux. Mon esprit cessa immédiatement de vagabonder.



A chaque fois que j'étais distrait, Maharajji me prenait en flagrant délit. Ça ne manquait jamais. Quand je relâchais un tantinet mon attention il me recentrait immédiatement.



Maharajji était assis sur le tucket. Il se pencha en avant et déposa un baiser sur la tête de Kabir. Ce baiser affecta tous ceux qui étaient présents. Tout le monde en éprouva une chaleur intérieure.

Toutes les fois que Maharajji serrait quelqu'un dans ses bras, tout le monde s'exclamait : " Ohhhhh... "


DARSHAN  D' AMOUR


Tout l'amour, l'affection et la bonté qui émanaient de Maharajji, un simple mortel ne peut en offrir autant.



Comment vous dire ce que l'on ressentait en sa présence ? C'est comme si vous me demandiez de décrire la saveur d'un fruit ou la fragrance d'une rose.



Vous n'avez jamais rencontré un être aussi sympathique, bon, adorable. Comment ne pas l'aimer ?



Vous auriez presque souhaité lui faire don de votre vie, si cela avait été possible.



Un disciple m'a demandé si Maharajji avait jamais posé les yeux sur moi de telle sorte qu'en captant son regard l'espace d'un instant j'eusse tout oublié pour ne connaître que son amour. Le disciple me dit que c'était un moment rare et précieux quand il vous fixait ainsi et que vous aviez beaucoup de chance si vous pouviez supporter l'éclat de son regard sans baisser les paupières lorsqu'il se trouvait dans cet état-là.



D'un seul regard ou d'un unique mouvement il pouvait vous fouiller au tréfonds. Un rien de sa part vous donnait parfois l'impression d'avoir le cœur transpercé, d'être mis à nu.



Je partais le lendemain pour le Népal. C'était le soir et nous étions réunis à l'arrière de l'ashram. J'avais reçu une mise en demeure m'enjoignant de quitter le territoire indien. Maharajji ne fit aucune allusion à mon départ mais, à la fin du darshan, ses yeux s'attardèrent sur moi. C'était le regard du Guru, un regard empreint d'une compassion absolue, universelle, sans bornes ; d'un amour au-delà des mots. Ça ne dura pas longtemps mais, l'espace d'un instant, mon être tout entier baigna en lui. Et j'en fus rempli de... – comment dire au juste ? – chagrin ou regret... Ses yeux brillaient d'une compassion infinie et même si ce regard fut de courte durée sa puissance me parvient toujours, en particulier aux moments les plus difficiles.



Je n'avais pas plus de seize ans quand j'ai fait la connaissance de Maharajji. C'était à l'occasion d'une bhandara [fête] et il y avait affluence. Quand je l'ai rencontré j'ai été comblée de bhava, comme transportée d'amour divin. Maharajji me demanda de servir les dévots qui assistaient à la bhandara. Ça faisait beaucoup de monde et nous avons travaillé des heures et des heures d'affilée, mais ce que j'ai éprouvé alors ne m'a jamais quitté.



Lorsqu'on demanda à un homme ce qui s'était passé lors de son premier contact avec Maharajji, il répondit : " Les mots sont impuissants à traduire pareil phénomène. Il faut le vivre. L'amour, l'affection, la compassion, la grâce de le connaître... "


PARLER  PENDANT  LE  DARSHAN


Pendant les darshan il parlait, parlait sans retenue, à tort et à travers. S'il injuriait quelqu'un, il criait tant et plus et déblatérait indéfiniment. Mais il entendait tout. Quelle intoxication ! Il avait un comportement vraiment hors du sens commun. On aurait vraiment dit un anormal qui racontait des sornettes, débitait toutes sortes d'extravagances et lançait aux gens des sottises.

Mais qu'est-ce qui vous poussait à rester là ? Vous perdiez la notion de l'espace et du temps. Vous ne vous demandiez jamais où vous étiez et pourquoi vous étiez là. Les jours et les mois passés avec lui vous paraissaient des minutes. Il m'arrivait de ne pas m'apercevoir que je n'avais pas mangé ou dormi depuis des jours et il me faisait faire des choses que je n'aurais jamais faites en temps normal. Si je voulais le quitter, il me faisait rester ; si je souhaitais rester un soir de plus, il me forçait à m'en aller.



C'était un vrai moulin à paroles, comme un enfant. Il n'arrêtait pas un instant, sur tous les sujets. La plus grande partie de ces propos n'était pas traduite. On se serait cru à la projection d'un beau film étranger en version originale où vous n'avez pas vraiment besoin des sous-titres !



Parfois il ne disait une chose qu'une fois. Et si vous la laissiez passer c'était trop tard, elle était perdue.



A Vrindaban, une Occidentale se tenait assise devant la murti [statue consacrée] d'Hanuman. Elle mourait d'envie de voir Maharajji, mais, en ce temps-là, il refusait son darshan aux Occidentaux. Elle était donc assise, tête penchée, occupée à chanter un kirtan. Il y eut soudain un grand émoi. Elle leva les yeux et découvrit Maharajji. Planté là devant elle, il arborait son si beau sourire. Elle fut enchantée de le voir incliner la tête sur le côté avant de s'exclamer, en anglais : " C'est trop ! "



Plusieurs Occidentaux se rappellent qu'au " hit-parade " des expressions anglaises de Maharajji figuraient, entre autres : coconut [noix de coco] ; right face [bon visage] ; quick [vite] ; march [tambour battant] ! ; left [gauche] ; right [droite] ; go [va-t-en] ! ; sit down [assois-toi] ; bus has come [autocar est là], sometimes [parfois] ; damn fool [espèce d'imbécile] ; commander-in-chief [commandant en chef] ; thank you [merci] ; stand up [lève-toi] ; water [eau].



Avec Maharajji vous parliez de ce dont il voulait parler. Si vous choisissiez le sujet de conversation, il faisait semblant de ne pas avoir entendu ou passait à autre chose.



Autour de Maharajji il n'y avait de conversation qu'avec lui.



Maharajji semblait accorder beaucoup d'importance aux à-côtés, aux choses qui n'avaient apparemment aucun rapport avec le sujet.



Maharajji parlait à un tel, en frappait un autre, et seul saisissait celui qui était censé comprendre.



Maharajji s'intéressait énormément à tout comme n'importe qui. C'était un homme sans prétentions ; pourtant, personne ne pouvait le mener en bateau.

Avec les Occidentaux la conversation comportait habituellement une série de petites saynètes. Pour nombre d'entre eux, Maharajji mit au point des numéros particuliers et, jour après jour, l'individu concerné était appelé sur le devant de la scène pour participer au même dialogue. A une jeune femme il posait chaque jour les mêmes questions : " Comment sont les femmes en Inde ? Pourquoi sont-elles gentilles ? "

Et, chaque jour, elle donnait la même réponse : " Parce qu'elles sont dévouées à leurs maris. "

A une autre il demandait sans se lasser : " Vas-tu te marier ? "

A quoi la personne interrogée répondait toujours : " Maharajji, comment pourrais-je épouser qui que ce soit ? Je suis tellement bonne à rien. "

A un autre il lançait : " Comment t'appelles-tu ? "

" Chaitanya Maha Prabhu ", nom d'un grand saint indien que Maharajji répétait à son tour, hochant la tête en connaisseur.

Il nous avait tous formés à donner des représentations. Sur ce théâtre qu'il nous faisait jouer, un disciple fit ce commentaire : " Maharajji avait son zoo et nous y étions tous pensionnaires. "

Et puis il y eut arti, la cérémonie de la lumière en l'honneur du Guru. On agite une flamme devant lui et ce geste rituel s'accompagne d'une psalmodie qui scande les nombreuses qualités du Guru. Sous la tutelle de K. K. Sah [l'un des plus anciens dévots indiens], nous avions appris le chant sanskrit dans son intégralité ainsi que le cérémonial de façon à " étonner " Maharajji. Quand nous finîmes par exécuter l'arti, Maharajji fut apparemment si enchanté qu'il nous fit recommencer maintes et maintes fois, même si, pendant que nous chantions, il ne cessait de parler à l'un ou à l'autre de ses voisins. Et, chaque fois qu'un nouveau groupe de dévots indiens venait présenter ses respects, on nous tirait des profondeurs de l'ashram pour nous placer en première ligne afin de montrer à quel point les Occidentaux étaient des êtres spirituels. Ces innombrables petits concerts nous apprirent beaucoup. A l'origine nous avions voulu plaire à Maharajji et l'impressionner. Au fil des répétitions la cérémonie s'affina. Au bout du compte nous découvrîmes qu'un rituel peut s'enrichir, s'animer d'une vie propre et générer une énergie spirituelle indépendante de la raison spécifique pour laquelle on l'exécute à un moment donné.


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RÉPRIMANDES  ET  ESPIÈGLERIES  PENDANT  LE  DARSHAN


A quatre-vingts ans, l'un des disciples de Maharajji était aussi alerte qu'un chamois. Un jour il vint à son darshan alors qu'un de ses jeunes parents éloignés s'y trouvait aussi. Ce dernier s'inclina devant son aîné mais tarda à se relever. Maharajji se tourna alors vers le vieux disciple : " Si tu avais de l'argent, il se relèverait plus vite pour te toucher les pieds ! "



Une dévote arriva un jour au darshan vêtue d'un sari de grand prix tout neuf. Maharajji lui dit : " Tu sais, Ma, je suis allé chez des riches. Ils portaient des vêtements propres et nets mais si simples qu'on aurait pu les prendre pour des pauvres gens. "



Un soir, Maharajji se tenait accroupi dans une rue sale quand sont arrivés des gens "importants" – poètes, juges, notables. Après qu'ils se furent assemblés autour de lui il leur demanda : " Pourquoi ne vous asseyez-vous pas ? " Après quelque hésitation ils finirent par s'asseoir par terre. Alors Maharajji se leva aussitôt : " Allez, on s'en va ! "



J'avais acheté des pommes à Mathura que j'avais l'intention de présenter à Maharajji comme prasad [une offrande, souvent de nourriture, qui devenait alors sacrée, une fois acceptée par Maharajji]. Elles coûtaient cher et je les avais choisies avec soin. Quand je les lui offris, Maharajji me dit : " Mets-les de côté, je les mangerai plus tard. " Je ne voulus pas obtempérer à cause de ma fierté et j'entrepris donc d'éplucher la première, qui était pourrie ; la deuxième, la troisième et la quatrième l'étaient aussi. Maharajji posa alors son regard sur moi : " Je t'avais dit de les mettre de côté. " Je découvris plus tard que les cinq autres étaient parfaitement saines.



Je travaillais à Agra et, chaque fois que Maharajji venait à Vrindaban, je lui faisais en prasad une offrande d'une valeur de dix ou quinze roupies. Je voyais les autres venir avec tellement plus qu'un dimanche je me sentis tout piteux de lui apporter si peu. Le lundi matin j'attendais de pouvoir lui toucher les pieds avant de me rendre au travail et je me disais : " Etant donné mes moyens limités, mes dix roupies équivalent aux dix mille de certains. " A cet instant précis Maharajji sortit de sa chambre en lançant : " Ça ne manque pas les gens bizarres. Il y en a qui viennent avec dix roupies et affirment m'en offrir dix mille. "



Il y avait une expression qu'il ne me laissa jamais prendre avec mon appareil photo. Il se tenait assis normalement et, tout à coup, il se redressait et vous fixait, les yeux grands ouverts brillant d'un éclat intense. Pendant des mois je tentai de saisir cette expression. Je prenais bien une photo, mais, le temps qu'il me fallait pour avancer la pellicule, il reprenait une attitude normale et pouffait ou s'esclaffait franchement. Il souriait de plaisir, ravi de mon air dépité. [Comme je regrettais de ne pas avoir de déclencheur automatique !]



Un jour il s'approcha de moi, me prit ma canne de bambou et se lança dans un numéro à la Charlie Chaplin. Il la tendit à bout de bras et la rapprocha comme un grand singe qui découvre un objet pour la première fois. Il se mit à jouer avec en la tournant dans tous les sens ; puis finit par la jeter avant de s'éloigner sur la route ! C'est ainsi que s'acheva ce darshan ! J'avais été l'unique témoin de cette scène.



Un matin le charbon s'était complètement affaissé. Pour relancer le feu ont avait ajouté un tas de bois par-dessus et, bien sûr, au lieu de prendre, le bois se mit à fumer. Maharajji demanda donc de verser du pétrole dans le brasero, mais sans résultat. De gros nuages de fumée s'élevaient du bassin de métal.

Maharajji s'était penché en avant pour regarder et, tout à coup, une déflagration : POH ! Les flammes bondirent jusqu'au toit. Maharajji recula d'un bond. Enchanté du spectacle, il riait et tapait dans ses mains comme un enfant. Il était aux anges !



Un jour, arrivé de très bonne heure à l'ashram, je m'étais assis sous la galerie. Un homme, qui portait un fusil, fit son apparition. Bien sûr Maharajji lui demanda de lui apporter son arme : " Laisse-moi voir ce fusil ! " L'homme ouvrit donc le fusil pour vérifier qu'il n'était pas chargé. Maharajji le prit, l'ouvrit, puis le ferma d'un coup sec et épaula comme pour tirer. Il joua avec un moment, l'ouvrit et le referma à plusieurs reprises avant de le rendre à l'homme et de lui dire de s'en aller. Après quoi il se tourna vers moi : " A ton avis pourquoi porte-t-il un fusil ? "

Je lui fis ma réponse habituelle : " Je ne sais pas. "

Et Maharajji me dit : " Il transporte ce fusil avec lui parce qu'il a peur. "


PURETÉ  DES  DARSHAN


L'hiver 1971 il commença à y avoir vraiment beaucoup de monde et Maharajji demanda aux uns et aux autres d'aller s'installer ailleurs. Il me dit d'aller à Puri. Il ajouta qu'en revenant je pourrais passer voir Goenka, instructeur bouddhiste connu qui enseignait la méditation. Je sentais que j'avais vraiment besoin d'apprendre à bien pratiquer la méditation et je me suis donc rendu à Bodh Gaya. Les quarante jours que dura mon séjour, j'eus l'esprit extraordinairement dégagé. Je n'avais jamais éprouvé pareille clarté.

Quand je revins chez Dada, Maharajji s'y trouvait. Je ne sais si mon amour pour lui se manifestait différemment ou si mon cœur était fermé. C'était peut-être les deux. En tout cas j'étais comme un observateur détaché qui voyait un homme faire toutes sortes de choses et je ne ressentais plus ce lien d'amour si fort qui me reliait à lui auparavant. S'il y avait bien clarté et ouverture, je n'éprouvais plus ni chaleur ni émotion. Je restai chez Dada deux ou trois jours, espérant retrouver ce sentiment perdu. Et je voyais tous ces gens s'ouvrir d'une façon qui m'était refusée. Je priai et implorai Maharajji, en vain.

Je décidai de me rendre au Sangam [lieu saint à la confluence de trois rivières sacrées]. Je suppliai que mon cœur s'ouvre après que je me serais baigné et, tandis que j'étais plongé dans l'eau, je le sentis vraiment éclore. En remontant sur la berge je m'aperçus que partout où je portais mon regard tout resplendissait. Je montai dans un pousse-pousse pour retourner chez Dada. Je me rendis alors compte que n'avais pas de prasad et il n'y avait pas de bazar sur le chemin. Nous passâmes devant un walla [vendeur] qui proposait de ces calendriers aux images pieuses. Je regardai toutes les images mais elles étaient vraiment trop gauches. Je m'apprêtais à renoncer lorsqu'à mes pieds, dans la poussière, je découvris une exquise peinture de Ram embrassant Hanuman. J'achetai l'image en question et me rendis chez Dada. Il était tard et je ne pensais donc pas que j'aurais le temps d'arriver jusqu'à Maharajji et de lui présenter le prasad. Mais, au moment où je franchis la porte, un passage se dégagea qui me mena tout droit à Maharajji. La session de méditation et l'expérience toute proche de Sangam m'avaient tellement ouvert que j'offris le prasad sans mon ego. C'était l'acte le plus pur que j'avais jamais accompli auprès de Maharajji. Il se passait quelque chose mais je n'en étais pas l'"auteur". Je posai l'image sur le tucket et m'assis par terre. Maharajji la prit et la regarda. Des larmes se mirent à lui couler des yeux et je commençai à pleurer moi aussi. Puis il se leva et sortit de la pièce comme un ouragan en donnant l'image à Dada au passage. Quelques semaines plus tard, on put voir cette image exposée dans le temple de Vrindaban tout à côté de la murti.

L'intérêt de l'histoire, c'est que parce que j'avais été en mesure de faire ce geste de façon désintéressée, il avait pu accepter pleinement mon offrande. Les autres fois je venais avec toutes sortes de prasads mais je souhaitais qu'il les accepte d'une certaine façon – et c'est tout juste s'il y jetait un coup d'œil. J'astiquais les pommes des heures durant pour les faire briller, je les tenais dans le bus en récitant des mantras : j'essayais d'être pur. Mais, cette fois, je n'essayai pas : la pureté était tout simplement là.


TOUCHER  SES  PIEDS


" J'enlève la poussière des pieds de lotus du Guru pour nettoyer le miroir de mon esprit. " Ainsi débute une ode sacrée à Hanuman. Toucher, tenir, masser les pieds du Guru a toujours revêtu une profonde signification dans la tradition hindoue. Car des pieds du Guru provient l'élixir spirituel, le soma, le nectar, l'essence du fleuve sacré qu'est le Gange – le subtil prana, ou énergie, qui guérit et éveille. Toucher les pieds d'un tel être n'équivaut pas seulement à recevoir cette grâce mais représente aussi un acte de soumission, de reddition à Dieu, car c'est ce que le Guru représente sur terre.

Mais pour ceux d'entre nous qui entouraient Maharajji, les théories en rapport avec la valeur spirituelle du contact avec les pieds du Guru importaient vraiment peu. C'était plutôt une singulière attraction du cœur qui nous poussait. Une Américaine était venue des Etats-Unis accompagnée de son mari. Elle se faisait du mauvais sang pour son fils qui avait consacré sa vie à Maharajji. C'est son inquiétude de mère qui l'avait incitée à entreprendre le voyage et à séjourner quelque temps en Inde. Voilà comment s'acheva sa visite :

Quand le moment du retour approcha je me mis à penser au dernier darshan que j'allais vivre. Je me rendis compte que je voulais vraiment toucher les pieds de Maharajji. J'aurais été bien en peine de dire pourquoi, mais ce désir m'habitait. Je m'imaginais que si je passais à l'acte et réalisais mon souhait mon mari en serait contrarié, mais je me disais : " Que ça le gêne si ça doit le gêner, je vais le faire comme j'en ai l'intention. " Et à mon dernier darshan je touchai les pieds de Maharajji.

A mon grand étonnement mon époux fit de même !



Après ma première rencontre avec Maharajji je me souviens parfaitement que mon dédain et mon arrogance s'étaient effacés devant le désir extraordinairement puissant de me trouver littéralement à ses pieds. C'est lors de ma deuxième ou peut-être troisième visite que l'occasion se présenta. Je considérais mon voisin. L'expression de son visage donnait à penser qu'il était traversé de vagues de félicité et, en l'observant du coin de l'œil, je me sentais jaloux. Nous étions installés côte à côte en tailleur devant une grande table en bois massif dont le plateau nous arrivait à la poitrine. L'homme, directeur d'école dans la région, approchait probablement de la soixantaine. Vêtu d'un costume de grosse laine, il portait une cravate, un cache-col et, comme la plupart des hommes de ce pays de moyenne montagne en cette fin novembre, un bonnet. Il avait laissé ses chaussures à l'entrée du temple et était en chaussettes. Devant nous, assis en tailleur sur la table se tenait Maharajji, emmitouflé dans un plaid aux couleurs vives d'où ne dépassaient que sa tête ainsi qu'un pied nu en dessous. C'est celui-ci qui était tout à la fois source de ravissement et de jalousie, car l'homme le massait avec une grande tendresse et un amour considérable, et je brûlais de prendre sa place. Cela me faisait vraiment drôle de me retrouver assis dans un minuscule temple hindou aux antipodes de chez moi, jaloux de ne pouvoir masser le pied d'un vieil homme !

Alors que j'étais perdu dans mes réflexions, Maharajji s'entretenait avec divers membres de ce groupe d'une vingtaine de personnes rassemblées dans cette petite pièce à l'arrière de l'enceinte du temple. Il parlait en hindi, que je ne comprenais pas, mais il avait l'air d'interroger l'un, de réprimander l'autre, de plaisanter avec un troisième, de donner des instructions à un quatrième. Au milieu de ces conversations je le vis se déplacer imperceptiblement et son autre pied apparut de dessous le plaid juste devant moi.

J'imaginais que seuls ceux qui le connaissaient depuis un certain temps étaient autorisés à lui masser les pieds – et je venais d'arriver – mais je décidai que l'on ne pourrait pas me reprocher de ne pas avoir essayé. Mes mains s'élevèrent donc lentement jusqu'au pied que j'entrepris de masser. Mais, loin d'être traversé de vagues de ravissement, mon esprit était taraudé par le doute et la confusion quant à la façon de procéder : fallait-il que je me serve de mes doigts ou de mes paumes ? Tout aussi rapidement que le pied était apparu il me fut retiré et disparut sous la couverture. Je m'en voulais énormément et, intérieurement, j'incriminais mon impureté.

La visite se poursuivait et, au fil des minutes, Maharajji tirait ma gêne et ma gaucherie dans un espace pour moi inconnu. Je subissais des vagues de confusion et mon trouble confinait maintenant à l'hystérie. C'est alors que le pied réapparut sous mes yeux. Et, à nouveau, je tendis la main pour le prendre. Mais cette fois mon esprit était trop submergé pour analyser la procédure à suivre. Je me contentai d'agripper ce pied comme un naufragé sur le point de sombrer s'accroche à une bouée de sauvetage. [R.D.]



Je me souviens d'un moment particulier à Kainchi. J'étais assis devant le tucket de Maharajji, occupé à lui masser les pieds depuis un temps considérable et me demandant si j'étais suffisamment pur pour faire une chose pareille. Puis je dépassai le stade des pensées, m'enfonçant plus avant dans cet amour et, finalement, je ne m'inquiétai même plus du massage des pieds de Maharajji ni même de mon amour pour lui. A présent je " baignais " dans ses pieds !



Sita s'asseyait toujours à ma droite et, en bon lion avide et odieux, je poussais les autres pour arriver au premier rang et me précipiter sur le pied de Maharajji. Sita n'avait d'yeux que pour ce pied-là ; il fallait donc livrer bataille et jouer des coudes. Elle me lançait : " Va-t-en, ce n'est pas ta place ! " Et elle me bloquait brutalement avec son épaule. Pour sa part, Maharajji donnait son pied tantôt à l'un tantôt à l'autre.



Je lui touchais très rarement les pieds parce que j'avais le sentiment qu'il était trop pur.

Qu'est-ce qui nous fascinait tant dans les darshan, les multiples niveaux et les nombreux changements, les moments d'éternité ou, peut-être, l'intimité et l'amour ? Etaient-ce ses paroles, ses remontrances, son humour, la pureté ? Ou peut-être même le fait de lui masser les pieds ? Ou bien était-ce tout à la fois... ou rien de tout cela ? La relation qui nous liait à lui était peut-être de nature subjective au-delà de notre expérience dualiste. Maharajji, qui êtes-vous ? Etes-vous autre que nous-mêmes ?

Il n'y a pas de réponse. En fait il n'y a pas de question non plus mais seulement le darshan, qui est grâce.


PRENDS  DU  CHAÏ


" Prends du chaï [thé].

– Mais Maharajji. J'en ai déjà pris.

– Prends du chaï.

– Très bien.

– Va te servir de kanna [nourriture].

– Maharajji, j'ai mangé il y a tout juste une heure.

– Maharajji veut que tu ailles te servir maintenant.

– Entendu.

– Maharajji vous fait envoyer ces bonbons.

– Mais je suis incapable d'avaler quoi que ce soit de plus.

– Maharajji tient à ce que vous acceptiez ces bonbons.

– Dans ce cas...

– Maharajji m'a envoyé vous servir du chaï.

– Oh non ! Pas encore !

– Je ne fais qu'obéir aux ordres. C'est le souhait de Maharajji.

– Bon.

– Un disciple vient d'arriver de Delhi avec un seau rempli de sucreries. Maharajji est en train de les distribuer. Il veut que vous veniez.

– Oh mon Dieu, je vais exploser.

– C'est du prasad.

– Merci Maharajji. [Oh non, pas les pommes aussi !] Ah, merci Maharajji. "


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