|
Le
métaphysicien prend la voie directe de la conscience
intégrale et de la réintégration
cognitive dans l'Être absolu, d'où tout
découle, d'où tout émane. Plutôt
que de s'intéresser au monde structurel et
phénoménal, c'est-à-dire de regarder
comment est fait " l'objet-univers ", ses lois et ses
phénomènes magiques déformants ;
plutôt que de conquérir une puissance formelle,
il se dirige vers l'Être absolu a-principiel, ou
Non-Être, vers l'Indifférencié,
l'Ineffable, l'Inconnaissable [pour les sens].
La métaphysique s'intéresse à ce qui
est " au-delà de la physique ", au-delà de la
nature, des formes grossières, subtiles et causales,
au-delà du substantiel, au-delà du Un
principiel même, au-delà du Dieu-personne,
au-delà de toute polarité possible. Ceci
implique que la métaphysique traite de l'Absolu, de
la " Constante ", de l'Infini, du Non-Être
en tant qu'Être pur et unique, de
l'Inconditionné, du Un-sans-second [Advaita].
La métaphysique va donc au-delà du physique,
du psychique et du spirituel. Tout ce qui concerne
l'individuel, et donc le général, se
réfère à la science. Tout ce qui a
trait à l'universel, à l'unité
transcendantale, à la totalité, se
réfère à la métaphysique.
Si la métaphysique est la recherche de l'Absolu ou de
la Réalité sans second, alors elle ne peut
être schématisée, conceptualisée
ou adaptée à certaines structures mentales
individuelles. L'Absolu, ou Réalité
Suprême, ne peut être circonscrit,
représenté ou placé sur le plan d'un
relativisme empirique, de même qu'il ne peut
être la propriété exclusive d'un
individu ou d'un peuple.
La réalisation métaphysique nécessite,
sans aucun doute, certaines qualifications, et avant tout
une capacité de synthèse et de
compréhension de l'atemporel. Une grande partie des
individus sont sous le joug de "
l'espace-temps-causalité ", dont il est effectivement
difficile de sortir. Mais celui qui veut réaliser la
connaissance métaphysique, celui-là doit
voler, il doit se porter au-delà du temps et de
l'espace, au-delà du contingent, de l'individuel et
du général. En d'autres termes, il doit savoir
demeurer sans supports. De là vient le nom d'asparsa
qui signifie non-contact, sans relations, sans liens ni
supports. De là vient aussi la juste attention qui
doit lui être portée, car c'est un type
particulier et spécial de connaissance qui
n'opère pas selon le mode conforme à la
connaissance discursive ou empirique habituellement
utilisé. Elle est la vraie " Voie du Feu " car elle
brûle, à son toucher, toutes les
possibilités d'objectivation de la maya, et parce que
l'être se révèle et se montre dans sa
propre splendeur. Saisir l'a-temporalité dans son
immédiateté signifie ne s'appuyer sur aucune
pratique yogique ni sur aucun exercice " psycho-physique " ;
cela signifie plonger dans le présent qui comprend
tout et qui pénètre tout. La
réalisation métaphysique peut être
atteinte par ce type particulier de mental que nous
pourrions appeler mens informalis.
Qui a présenté ce Yoga métaphysique ?
Ce sont Gaudapada et Shankara, les deux grands Maîtres
de l'Advaita Vedanta. Dans ses Karika, Gaudapada
affirme : " Salutations à ce Yoga
enseigné par les Écritures bien connu
comme asparsa, libre de relations, bénéfique,
générateur de béatitude pour tous les
êtres, exempt d'oppositions et de contradictions ".
- [Mandukyakarika, IV, 2]
" L'Asparsa Yoga, commente le grand Shankara, est le Yoga
sans sparsa, contact ou relation avec quoi que ce soit ; il
est de la nature de Brahman [la
Réalité]. Les connaisseurs de Brahman
l'appellent par ce nom ; en d'autres termes, le Yoga libre
de toute relation [causale] est dit asparsa. Il
devient une bénédiction pour tous les
êtres. Certains aspects du Yoga, comme
l'austérité par exemple, sont associés
à la souffrance bien qu'ils soient dits apporter un
bonheur intense ; mais ce Yoga n'appartient pas à de
semblables catégories. Quelle est alors sa nature ?
Elle est béatitude pour tous les êtres. Nous
pouvons dire que la jouissance d'un type d'objet particulier
peut apporter du bonheur, mais non pas un bien-être
stable [la jouissance, de quelque ordre ou degré
que ce soit, est toujours duelle, par conséquent
conflictuelle] ; l'Asparsa Yoga, au contraire, apporte
la béatitude et en même temps le
bien-être stable parce que sa nature est
au-delà de l'impermanence. Il est en outre exempt
d'oppositions. Pourquoi ? Parce qu'il est exempt de
contradictions. À ce Yoga, enseigné par les
Écritures, j'offre ma salutation. "
" Ce Yoga, dénommé asparsa " sans aucun
contact " est difficile à comprendre pour beaucoup de
yogi, parce que ceux qui ressentent la peur [de
l'annihilation], là où elle n'existe pas,
en sont effrayés. " - [Mandukyakarika,
III, 39]
" Asparsa Yoga nama : celui-ci est connu, commente Shankara,
comme Yoga asparsa, sans " contact-support ", car il n'a de
relations avec rien et qu'il n'est, en conséquence,
en contact avec rien. Les Upanishad le
décrivent. Un Yoga de cette sorte est difficilement
accessible aux yogi dépourvus de la véritable
connaissance des Upanishad. L'idée est que
cette Vérité peut être
réalisée uniquement à la suite d'un
élan dont le couronnement est la conscience de
l'atman en tant qu'unique Réalité [sans
second]. Les yogi ont peur d'un tel Yoga, alors qu'ils
ne le devraient pas. Ceux qui manquent de discernement
craignent, en le pratiquant, l'extinction de leur
individualité, bien que l'asparsa soit au-delà
de toute peur. "
La dénomination Asparsa Yoga semble être une
contradiction en ce sens qu'asparsa signifie " sans
contact " alors que Yoga signifie " contact, union de
deux choses ". Le premier terme se réfère
à ce qui est dépourvu de relations ; ceci
implique la non-dualité absolue qui, de par sa
nature, ne peut avoir aucun contact avec les choses puisque,
du point de vue de la vérité ultime, rien
d'autre que l'Absolu dans son indétermination unique
ne peut exister. Le second terme, au contraire, implique
relations et contact entre deux données : la
créature et le Créateur, le jiva individuel et
Isvara, la conscience individuelle et l'universelle,
etc.
À la voie qui mène à l'Absolu, à
l'Un-sans-second, au nirguna Brahman, Gaudapada, sans aucune
exception, donne le nom de Yoga, avec le sens de "
méthode ", de modalité opérative pour
éliminer les obstacles qui empêchent la
Vérité de se révéler.
" La connaissance de l'être illuminé, qui est
omnipénétrante, n'a de rapport avec aucun
objet ; il en est de même pour les âmes, qui
n'ont pas de rapport avec les objets [...]. " -
[Mandukyakarika, IV, 99]
Ceci met en évidence combien la Connaissance
[Brahman], qui est omnipénétrante et
homogène comme l'éther, n'a pas de rapport
avec les objets, qui sont uniquement des
représentations mentales. Brahman est non-né,
libre de différences et sans second. L'Asparsa Yoga
prend ainsi la voie qui conduit directement à la
réalisation de l'Être transcendant absolu. Son
point de vue est d'ordre métaphysique pur, car son
vol cible directement le Principe non-duel, sans descendre
le moins du monde au niveau de la dualité. Il
constitue l'authentique " Philosophie de l'Être " en
tant qu'Être pur et unique. La difficulté
éprouvée pour saisir l'absoluté est
grande, car le mental qui fonctionne dans le domaine du
sujet-objet ne peut comprendre la non-dualité
absolue. Ceux qui s'efforcent de placer l'Absolu dans le
cadre d'une simple représentation mentale
s'évertuent en vain. L'on peut affirmer que pour
être vraiment compris, ce Yoga nécessite une
approche d'Identité totale et sans équivoque.
En d'autres termes, comme il s'agit d'un Yoga sans
relations, il est évidemment et surtout un Yoga sans
supports. Il exige donc de se porter immédiatement
dans le Soi, sans l'aide d'objets extérieurs ni des
moyens de l'individualité elle-même, tels que
le sentir, la volonté ou la connaissance
empirique.
Les autres types de Yoga exigent tous un élan
vertical, une impulsion qui parte de l'individualité
en tant qu'effet et qui se dirige vers sa propre
transcendance ; ils nécessitent donc le
" désir ". Sur le sentier
métaphysique pur, le facteur déterminant n'est
plus le désir mais la "
conscience-connaissance " même de " se trouver ",
d'être. Le disciple n'est plus poussé, mais
retenu ; on pourrait dire qu'il y a pour lui
nécessité non pas d'acquérir quelque
chose d'inférieur ou de supérieur, mais de
résoudre toutes les instances de la maya, y compris
celle de l'Union telle qu'elle est habituellement
comprise.
Le disciple de l'Asparsa Yoga se retire en lui-même et
comprend l'Absolu qui se déploie dans toute sa
majesté, dans le tréfonds de son propre
cur. Au-delà de toute idée, de tout
concept, de tout idéal, de toute idole ou de tout
phénomène, il y a Cela : la Totalité,
qui n'est assujettie à aucun concept ni à
aucun changement. Le " Réintégré
Métaphysique " a la vertu et le privilège de
voir tous les phénomènes de la vie à la
lumière du Zéro métaphysique.
L'Asparsa Yoga conduit à la libération ou,
mieux, à la réintégration active
[on ne peut effectivement plus parler de
libération dans ce type de Yoga] et il
réalise cette essence une,
indifférenciée et incréée, ou
encore cet état a-causal, non manifesté et
impersonnel dont chaque univers a émergé tel
une chaîne de perceptions de la lumière de la
maya.
L'Être est, et rien d'autre ne peut être
ajouté, car dire qu'il est " ceci ou cela " signifie
que cet Être n'est pas. Ajouter encore qu'il pourrait
être différent de ce qu'il est, est affirmer
qu'un fait est et en même temps n'est pas. De plus, si
l'Être est " devenu " ceci ou cela, alors il doit
être venu soit d'un Être, soit d'un
non-être. S'il vient d'un non-être, c'est
affirmer l'absurde, car rien ne peut naître de rien ;
s'il vient de l'Être, alors on doit admettre que
l'Être vient de l'Être, ce qui signifie qu'il
reste identique à lui-même dans son
indivisibilité, et dans ce cas on ne peut pas parler
de " devenir " ou de " naissance ", ou de se trouver dans
une condition autre, puisque l'Être qui demeure
identique à lui-même ne subit aucun mouvement,
aucune naissance, aucun changement.
Il faut une certaine sorte de compréhension qui ne
soit pas d'ordre sensoriel et considérer que ce qui
est universel, absolu, a-formel ne peut être
transposé dans une perspective dialectique
particulière, ni selon une conceptualisation
rationnelle dogmatique. Le sentier métaphysique se
tient sur le plan de l'intelligence informelle dont la
sphère émotionnelle est complètement
exclue.
Ce type de Yoga est celui de la pure intuition des choses ou
des apparences, au-delà de toute
phénoménologie, de toute raison commune, de
toute religion, de tout changement social moral et des
expériences sensorielles, toutes ces choses
étant le fruit d'une connaissance indirecte. Les
vérités métaphysiques ne peuvent pas
être enfermées dans des schémas, des
concepts ou des cadres analytiques mentaux, car elles
transcendent toute expérience physique. D'un autre
côté, il n'est pas facile de méditer sur
ce qui ne correspond pas à une donnée "
sensible-formelle " ; le mental sensoriel a besoin de
concevoir une réalité qui soit en relation
avec une forme, une image, et le plus souvent l'image
elle-même emprisonne le penseur qui devrait
être, au contraire, toujours indépendant. Le
sentier métaphysique présente des
difficultés parce que l'on doit abandonner le
processus normal de pensée et se mettre dans des
conditions de compréhension a-dimensionnelles,
a-formelles tout à fait non ordinaires. Cela requiert
évidemment un abandon de l'inconscient personnel et
collectif.
Une approche prématurée de ce sentier peut
paralyser le processus normal de la perception et de la
pensée sensibles, sans que s'ensuive la
possibilité d'un accès à une
compréhension supérieure. Il en résulte
alors une inertie mentale et une confusion sans limites,
avec des états de conscience aberrants qui conduisent
à l'annihilation de la dynamique
représentative du mental. Ce danger peut être
plus aigu ici, en Occident, où notre tendance nous
porte vers un type de mental " sensible-formel " et auquel
nous attribuons, entre autres, une valeur unique et
irremplaçable.
La voie métaphysique est certainement une voie qui
comprend l'Infini avec toutes ses possibilités de
manifestation et de non-manifestation ; mais cette
compréhension est Réalisation
intégrale, en ce sens qu'elle s'avère
être l'Identité effective, consciente, non
théorique de l'adepte [sinon cette connaissance
ne serait que d'ordre sensoriel ou " rationnel-formel ",
donc ne relevant que de l'érudition] car celle-ci
a toujours existé, sans jamais aucune
atténuation. On n'accède pas à
l'Asparsa Yoga par une discipline que l'on s'impose, ni par
la foi ou la dévotion, ni même par quelque
action née de l'expression individuelle sensible,
mais par une profonde conscience de soi intérieure :
tout mouvement énergétique extraverti tend
à s'épuiser car l'esprit est
complètement affranchi. Une fois que le point indivis
est atteint, la notion de mouvement de translation
disparaît ; lorsque la forme est transcendée ou
le reflet éteint, l'esprit retourne à sa
propre essence, dénuée de cause, de temps et
d'espace.
L'Asparsa Yoga représente le degré ultime et
l'objectif de toute expérience et de toute
possibilité de réalisation humaine.
Au-delà de toute expérience, il y a le "
moment " de la compréhension totale de notre essence
même ; c'est la maturité de l'équilibre
parfait et de l'a-condition pré-existentielle.
L'individu ordinaire est lié aux concepts du temps et
de l'espace, et donc au manifesté, à l'objet
qui évolue ; peu nombreux sont ceux qui sont capables
de dévoiler cet éternel présent,
l'alpha et l'omega de ce qu'on appelle communément le
changement. Le métaphysicien, non satisfait d'avoir
connu et transcendé le domaine limité du
sujet-objet, ose s'élever jusqu'au degré
ultime a-formel de l'échelle vibratoire universelle
pour se découvrir.
L'Asparsa Yoga peut être considéré comme
la plus haute expression de la connaissance spirituelle, ou
plutôt comme une " compréhension " par
identification auto-existentielle, qui conduit de
façon intégrale de l'irréel au
Réel, de la mort à la Vie, du fini à
l'Infini, du relatif " humain-divin " à l'Absolu
non-qualifié sans second, de la
différenciation illusoire à l'Identité
suprême.
|