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H. W. L.  POONJA  |  LE  FEU  DE  LA  LIBERTÉ




NTRODUCTION


Hariwansh Lal Poonja est né en 1913 près de Lyalpur, un petit village du Punjab qui se trouvait en Inde avant de faire partie du nouvel État du Pakistan créé en 1947. Son père, qui était chef de gare du réseau ferroviaire gouvernemental, était fréquemment muté et, en conséquence, la famille devait régulièrement déménager pour de nouvelles villes.

En 1919, le gouvernement colonial anglais instaura des journées de congé exceptionnelles en commémoration de la victoire lors de la Première Guerre mondiale. La famille Poonja partit alors en excursion pour Lahore, la plus grande ville de la région, et ce fut là que Hariwansh vécut sa première expérience importante d’éveil spirituel. Alors que l’on servait à tous les membres de la famille une boisson à base de mangue et de yaourt, Hariwansh n’y prêta aucune attention et ne fut pas en mesure d’y goûter tellement il était paralysé par une expérience directe du Soi. Il lui fut impossible de boire, de parler ou de se mouvoir de quelque façon que ce soit, et il demeura absorbé dans cet état pendant trois jours. Des années plus tard, il tenta de décrire ce qu’il avait vécu en parlant d’une expérience de bonheur et de beauté absolument parfaits, mais à cette époque aucun contexte ne lui avait permis d’évaluer ce qui lui était arrivé. Une fois son contact direct avec le bonheur du Soi établi, il passa le plus clair des années qui suivirent à tenter de revivre cette expérience, ou à être occasionnellement à nouveau replongé en elle de façon spontanée.

Sa mère, une ardente disciple de Krishna, l’avait convaincu que consacrer sa dévotion à ce dieu lui ferait revivre cet état de bonheur. Hariwansh suivit donc son conseil et se mit à focaliser son attention sur une image de Krishna avec une telle intensité que Krishna lui apparut sous une forme physique suffisamment solide pour être touchée. Aucun autre membre de la famille ne voyait Krishna, cependant tous pouvaient observer Hariwansh en contact avec son nouvel ami " invisible ". Hariwansh s’attacha tellement à la forme de Krishna que, pendant de très nombreuses années, son principal désir en matière de spiritualité fut de voir Krishna apparaître devant lui afin de pouvoir jouir de la félicité qui résultait de sa présence.

 


Vers l’âge de treize ans, il tomba amoureux d’une représentation du Bouddha dans l’un de ses livres d’école. L’image, une célèbre statue aujourd’hui exposée dans l’un des musées de Lahore, représentait le Bouddha en tant qu’ascète émacié. Hariwansh se sentit poussé à imiter la reproduction aperçue dans le livre ; ainsi, pendant les mois qui suivirent, il se priva volontairement de nourriture pour ressembler au Bouddha amaigri par l’ascèse. Il se fabriqua également une robe bouddhique à partir de l’un des saris de sa mère, puis s’en alla mendier sa nourriture et faire des discours au sujet du Bouddha sur la place de la ville. Ses imitations adolescentes du Bouddha connurent leur fin quand sa mère, qui n’en avait rien su au début, découvrit qu’il avait transformé l’un de ses saris en robe de moine.

Vers la fin des années vingt, une partie de la maison de Lyalpur occupée par la famille de Hariwansh fut louée à Sukdev, un militant pour la liberté qui appartenait à une organisation dont le but était d’expulser les anglais de l’Inde par la force. Sukdev et son ami, Bhagat Singh, avaient tous deux finis par être pendus par les Anglais pour meurtres et tentatives d’assassinat sur des officiels du gouvernement colonial. Hariwansh n’était pas disposé à se consacrer à la voie de non-violence préconisée par Gandhi ; il préféra devenir membre de l’organisation de Sukdev, car il était entièrement convaincu que la violence contre les Britanniques était de la légitime défense puisqu’ils occupaient son pays. Il avait promis à sa famille qu’il ne prendrait aucunement part à quelque activité violente que ce soit, car cela aurait conduit à des représailles contre certains de ses proches ; cependant, il était un orateur des plus actifs et prononçait des discours enflammés pour tenter de persuader les gens d’expulser les Britanniques de l’Inde par la force. Après les pendaisons de Sukdev et de Bhagat Singh, Hariwansh fit quand même partie de ce qui était sensé être une mission de représailles – une tentative pour faire exploser le train du vice-roi. Cette mission échoua et le mouvement militant du Punjab s’en alla dès lors à vau-l’eau, car ses membres avaient été pour la plupart, soit jetés en prison, soit exécutés par les Britanniques.

Hariwansh était le plus âgé des enfants de sa famille. Il fut marié à l’âge de seize ans, lors d’une cérémonie traditionnelle " arrangée " et comme son père n’avait pas les moyens de lui payer des études universitaires, il débuta sa carrière professionnelle comme vendeur. Son travail, qui au début consistait à vendre de l’équipement sportif et des instruments de chirurgie, le mena à Bombay, où il passa la majeure partie des années trente. Il gagnait suffisamment pour nourrir sa femme, ses jeunes enfants et les autres membres de sa famille demeurés à Lyalpur.

 Au début des années quarante, après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, Hariwansh posa sa candidature pour devenir officier de l’armée britannique en guerre. Son sentiment était que le mouvement des militants pour la libération des années vingt et trente avait été voué à l’échec car ses membres avaient manqué de la préparation militaire adéquate et n’avaient pas eu accès à des réserves d’armes et de munitions conséquentes. En demandant à s’enrôler, il pensait pouvoir obtenir un bon entraînement militaire, qu’il pourrait ensuite utiliser à bon escient contre les Britanniques à nouveau. Cependant, peu après le début de son entraînement, il réalisa que ce projet manquait de réalisme.

Pendant toutes ses années de militantisme indépendantiste et en tant que père de famille travaillant à Bombay, jamais Hariwansh n’abandonna son amour pour Krishna ni son désir d’en avoir régulièrement des visions. Alors qu’il était à l’armée, il passait ses nuits déguisé en sari, portant bijoux et maquillage, et dansant devant une image de Krishna dans l’espoir de le faire apparaître devant lui. Il était convaincu que Krishna se manifesterait plus volontiers à une femme.

En fin de compte, lorsque le service militaire s’avéra ne plus lui convenir, il démissionna afin de se mettre en quête d’un Guru qui lui permettrait d’avoir la vision de Krishna en permanence. Sa quête le mena aux quatre coins de l’Inde et lui fit rencontrer certains des maîtres spirituels les plus renommés de l’époque ; cependant, aucun ne fut en mesure de répondre à la question qu’il posait invariablement en guise d’introduction : " Avez-vous vu Dieu, et, si oui, pourriez-vous me Le montrer ? "

Peu de temps après son retour à la maison, un sadhu – moine mendiant hindou – se présenta à sa porte à Lyalpur pour faire l’aumône. Hariwansh lui posa encore la même question : " Pourriez-vous me montrer Dieu, et, si ce n’est pas le cas, connaissez-vous quelqu’un qui puisse le faire ? "

Le sadhu lui répondit ainsi : " Oui, je connais un homme qui peut te montrer Dieu. Si tu te rends auprès de lui, tout ira au mieux pour toi. Son nom est Ramana Maharshi. "

Hariwansh se renseigna auprès du sadhu pour découvrir que Ramana Maharshi vivait à Tiruvannamalai, au sud de l’Inde. Comme il avait épuisé toutes ses ressources en voyages infructueux pour trouver un Guru, il finança son déplacement en acceptant un travail dans une entreprise basée à Madras, une ville située à quelques heures de train de Tiruvannamalai.

Quand, en 1944, il arriva à l’ashram de Ramana Maharshi, il fut très déçu de découvrir que Ramana Maharshi était cet homme qui lui était apparu en tant que sadhu à Lyalpur. Comme il se sentait abusé, il décida de quitter l’ashram, mais un résident lui apprit que depuis son arrivée cinquante ans auparavant, Ramana n’avait jamais quitté Tiruvannamalai. Intrigué, il décida alors de rester.

La première fois qu’il s’adressa à Shri Ramana, il lui demanda : " Êtes-vous l’homme qui s’est présenté chez moi au Punjab ? " Mais Shri Ramana resta silencieux.

Il lui posa ensuite sa question habituelle : " Avez-vous vu Dieu, et, si oui, pourriez-vous me permettre de Le voir ? "

Shri Ramana répondit : " Je ne peux pas vous montrer Dieu parce que Dieu n’est pas un objet que l’on peut voir. Dieu est le sujet. Il est celui qui voit. Ne vous attardez sur aucun objet qui peut être vu. Découvrez qui est celui qui voit. " Il ajouta également : " Vous seul êtes Dieu. "

Comme Hariwansh espérait toujours ardemment avoir ses visions de Krishna, il n’était pas disposé à suivre ce conseil ; cependant, il demeura en la présence de Shri Ramana suffisamment longtemps pour vivre une expérience de grande importance. Voici comment il l’a décrite dans Nothing Ever Happened :

[N.d.T. Nothing Ever Happened : " Il ne s’est jamais rien passé ". Biographie en trois volumes établie par David Godman du vivant de H.W.L. Poonja, publiée en 1998 par l’Avadhuta Foundation, Boulder, CO, États-Unis]

" Ses paroles ne me firent aucune impression. Elles me semblaient n’être qu’une excuse de plus que je pouvais ajouter à la longue liste de celles que j’avais reçues de swamis dans tout le pays. Il m’avait promis de me montrer Dieu [lorsqu’il était venu dans ma maison au Punjab] ; pourtant, il cherchait maintenant à me convaincre qu’il lui était non seulement impossible de me montrer Dieu, mais que personne d’autre ne pouvait le voir non plus. Je l’aurais rejeté, sans autre procès, lui et ses paroles, s’il n’y avait eu cette expérience que je vécus immédiatement après qu’il m’eut dit de découvrir qui était ce "je" et qui était celui qui désirait voir Dieu. Une fois qu’il eut fini de parler, il me regarda, et alors qu’il plongeait son regard dans mes yeux, mon corps tout entier fut pris de secousses et commença à trembler. Une forte sensation d’énergie nerveuse me traversa le corps. Mes terminaisons nerveuses me donnaient l’impression de danser et mes cheveux se dressèrent sur ma tête. À l’intérieur, je pris conscience du Cœur spirituel. Il ne s’agit pas du cœur physique. C’est plutôt la source et le support de tout ce qui existe. Au sein du Cœur j’aperçus ce qui ressemblait à un bouton de fleur refermé. Il était très scintillant et bleuté. Alors que le Maharshi me regardait et que j’étais moi-même dans un état de silence intérieur, je sentis ce bouton s’ouvrir et s’épanouir. J’utilise le terme " bouton ", mais ce n’est pas une description exacte. Il serait plus juste d’en parler comme de quelque chose ressemblant à un bouton en train de s’ouvrir et de fleurir en moi dans le Cœur. Et quand je dis " cœur ", je ne fais pas référence à un épanouissement situé dans un endroit spécifique du corps. Ce Cœur, ce Cœur de mon Cœur, n’était situé ni dans le corps ni au dehors. Je ne puis donner de description plus exacte de ce qui s’est passé. Tout ce que je peux dire, c’est qu’en la présence du Maharshi, sous son regard, le Cœur s’est ouvert et s’est épanoui. Ce fut une expérience extraordinaire que jamais je n’avais vécue auparavant. Je n’étais pas venu en quête d’une expérience particulière, et j’ai été totalement surpris par ce qui s’est passé. "

Malgré cette expérience positive, Hariwansh décida que l’enseignement de Shri Ramana, qui semblait déprécier les visions de Dieu, n’était pas pour lui. Il se rendit de l’autre côté d’Arunachala – la montagne sacrée où Ramana vécut toute sa vie d’adulte – et poursuivit ses méditations sur Krishna ; lequel lui apparut à plusieurs reprises.

Avant de s’en retourner à Madras, il fit étape à Ramanasramam pour voir Shri Ramana une fois de plus. Hariwansh informa Shri Ramana qu’il avait eu des visions de Krishna, mais à nouveau Shri Ramana sembla en minimiser l’importance.

Une fois vérifié que les visions venaient puis s’en allaient, Shri Ramana commenta : " Quelle est l’utilité d’un Dieu qui apparaît puis disparaît ? S’Il était un Dieu véritable, Il devrait demeurer avec vous en permanence. "

Hariwansh retourna à Madras pour entamer sa nouvelle carrière. Il intensifia son chant du nom de Krishna en le faisant concorder avec sa respiration, jusqu’à ce qu’il atteigne cinquante mille récitations par jour du mantra de Krishna. Puis, de façon plutôt surprenante, les divinités Ram, Sita et Lakshman lui apparurent dans sa maison de Madras et restèrent avec lui presque toute la nuit. Après leur disparition, il se retrouva dans l’impossibilité de psalmodier quoi que ce soit. Son esprit refusait tout simplement de s’engager dans la répétition du nom divin. Ce nouveau développement dans ses pratiques l’ayant rendu perplexe, il décida de retourner à Ramanasramam pour expliquer la difficulté de sa situation à Shri Ramana.

Une fois les détails de ce qui lui était arrivé exposés à Shri Ramana, celui-ci lui répondit en comparant ses pratiques à un train qui l’avait mené à destination. Voici comment Hariwansh décrivit leur entretien dans Nothing Ever Happened :

" - Le train [de Madras à Tiruvannamalai, dit Shri Ramana], vous a amené à votre destination. Vous en êtes descendu car il ne vous était plus utile. Il vous a amené là où vous vouliez vous rendre...

C’est ce qui s’est produit avec votre chant. Votre japa [psalmodier le nom de Dieu], vos lectures, votre méditation vous ont amené à votre destination spirituelle. Ils ne vous sont plus d’aucune utilité maintenant. Vous n’avez pas abandonné vos pratiques de vous-même ; ce sont elles qui vous ont quitté d’elles-mêmes, puisqu’elles ont rempli leur mission. Vous êtes à destination.

Ensuite, il me regarda intensément. Je sentais que mon corps et mon esprit étaient lavés dans leur totalité par des vagues de pureté. Ils étaient purifiés par son regard silencieux. Je pouvais ressentir son regard en train de voir dans les profondeurs de mon Cœur. Sous ce regard fixe et envoûtant, je pouvais sentir que chaque atome de mon corps était purifié. C’était comme si un nouveau corps avait été créé à mon intention. Un processus de transformation se déroulait – le vieux corps se mourait, atome par atome, et un nouveau corps se créait à sa place. Et, d’un seul coup, je compris. Je vis que cet homme qui s’était adressé à moi était en réalité ce que j’étais déjà, ce que j’ai toujours été. Un accès soudain de reconnaissance me saisit alors que je pris conscience du Soi. J’utilise le terme " reconnaissance " délibérément, car dès que l’expérience me fut révélée, je savais, sans l’ombre d’un doute, qu’il s’agissait du même état de paix et de bonheur dans lequel j’avais été plongé à l’âge de six ans à Lahore quand j’avais refusé la boisson à la mangue. Le regard silencieux du Maharshi m’avait à nouveau établi dans cet état premier. Le désir de trouver un Dieu au dehors s’abîma dans la connaissance et l’expérience directes du Soi qui m’étaient révélées par le Maharshi... Je sus alors que ma quête spirituelle avait pris fin... "

Hariwansh retourna à Madras où il continua à travailler comme sous-traitant de l’armée ; cependant, il retournait à Ramanasramam dès qu’il avait du temps libre. En l’espace d’un an, environ, il tomba complètement amoureux de la forme de Shri Ramana et ne supportait pas d’en être séparé pendant très longtemps.

Au milieu de l’année 1947, après que la frontière entre les nouveaux états du Pakistan et de l’Inde fut démarquée, les hindous et les musulmans vivant de chaque côté de la limite entamèrent une migration de masse : les hindous se rendirent du Pakistan en l’Inde et les musulmans allèrent de l’Inde au Pakistan. La tension était à son comble et de nombreuses personnes furent tuées lors d’altercations. Hariwansh, qui demeurait alors à Ramanasramam n’avait pas connaissance de tout ceci, car il ne lisait plus les journaux et ne s’enquérait pas non plus des nouvelles. Cependant, l’un des disciples de Shri Ramana, qui savait qu’une partie de la famille de Hariwansh demeurait du côté pakistanais de la frontière, en informa Shri Ramana. Celui-ci conseilla à Hariwansh de rentrer à Lyalpur et d’accompagner sa famille pour la mettre en sécurité du côté indien.

Hariwansh n’était pas disposé à partir, car il n’éprouvait plus aucune affinité avec sa famille, ni ne se sentait responsable envers elle, mais Shri Ramana le persuada qu’il était encore de son devoir de s’occuper d’elle. À contrecœur, Hariwansh quitta Ramanasramam et rapatria trente-cinq membres de sa famille vers l’Inde dans le dernier train à quitter le Pakistan. Une fois que ce train avait passé la frontière, les rails qui reliaient les deux pays étaient arrachés.

Les membres de la famille Poonja, qui n’étaient guère plus que des réfugiés sans le sou, s’établirent alors à Lucknow, dans l’État aujourd’hui appelé Uttar Pradesh. Hariwansh était obligé de rester auprès d’eux pour travailler, car la famille avait très peu de ressources pour subvenir à ses besoins. La plupart de ceux qui avaient traversé la frontière avec Hariwansh étaient des femmes dans l’impossibilité de trouver du travail. C’est en raison de ces obligations familiales que Hariwansh n’eut plus jamais la possibilité de revoir Shri Ramana.

Au début des années cinquante, après le décès de Shri Ramana, Hariwansh retourna à Tiruvannamalai avec l’intention d’y vivre en tant que sadhou, mais la destinée avait pour lui d’autres projets. Après un court séjour dans les environs de Shri Ramanasramam, il fit un voyage à Bangalore où on lui proposa un travail comme administrateur dans une compagnie minière. Il accepta l’offre principalement afin de pouvoir subvenir aux besoins de sa famille et pendant les quinze années qui suivirent, jusqu’à sa retraite en 1966, il travailla dans plusieurs mines du Karnataka et de Goa.

Une fois le travail abandonné, il se mit à voyager dans toute l’Inde, même si son endroit préféré semblait avoir été Haridwar, une ville sainte sur les rives du Gange au pied de l’Himalaya. Bien qu’il ne se soit jamais proclamé maître, où qu’il aille, il attirait toujours de petits groupes de disciples. La taille de ces groupes s’agrandit progressivement à partir du moment où il commença à passer plus de temps parmi les " chercheurs spirituels " qui se regroupaient dans les divers centres qui bordent les rives du Gange à Rishikesh et à Haridwar.

Entre 1970 et 1990, il voyagea beaucoup, en Inde et à l’étranger, la plupart de ses déplacements ayant été effectués à la demande de disciples désireux de le rencontrer. Il s’opposa à toute tentative de création d’ashram ou de centre, leur préférant des rencontres avec de petits groupes au sein de leur propre communauté. À la fin des années quatre-vingt, alors que sa condition physique ne lui permettait plus de voyager seul, il s’établit à Lucknow, d’abord dans la demeure familiale du centre-ville, et ensuite, à partir de 1991, dans une maison de la banlieue d’Indira Nagar. C’est là qu’il passa les dernières années de sa vie, donnant des satsang quotidiens et se rendant occasionnellement pour de brefs séjours sur les rives du Gange. Il décéda en septembre 1997.

J’ai, dans cette introduction, fait référence à lui sous le nom de " Hariwansh " puisque c’est le premier de ses prénoms, mais, tout au long de sa vie, il a été connu sous des noms divers. Sa mère, par exemple, l’appelait " Ram " à la maison, et, pendant une courte période, il fut connu sur les contreforts de l’Himalaya sous le nom de " Scorpion Baba ", en raison de sa capacité à guérir les morsures de scorpion. Autour de 1990, on lui donna le nom de " Papaji ", ce qui signifie " Père respecté ", et ce titre honorifique était utilisé par quasiment tout ceux qui venaient le voir pendant les dernières années de sa vie.

Papaji a toujours nié délivrer quelque " enseignement " que ce soit. Cependant, ce qu’il possédait était une capacité surprenante à donner, à ceux qui s’adressaient à lui, un aperçu direct du Soi. Dans les pages qui suivent, on peut voir combien, avec tendresse et empressement, il amenait ses visiteurs à regarder au-dedans d’eux-mêmes afin de prendre conscience de la pure expérience du Soi que Papaji décrit comme étant là en permanence, simplement en attente d’être admis et reconnu. Sa méthode ne comprenait aucun encouragement à s’en aller méditer et à pratiquer, avec comme objectif à long terme une grande expérience spirituelle ; elle consistait plutôt à montrer à ceux qui venaient à lui que la conscience de Soi était possible ici et maintenant en regardant à l’endroit, où la pensée et le sentiment d’individualité personnelle prennent naissance.

Les dialogues qui composent cet ouvrage sont tirés de conversations qui se sont tenues dans sa maison d’Indira Nagar en 1991 entre Papaji et ses visiteurs. À cette époque, dix à quinze personnes venaient le voir chaque jour. Les cassettes audio d’origine ne sont pas datées, mais je me suis adressé à plusieurs personnes qui étaient présentes et j’ai pu établir que les satsangs se sont tenus pendant les mois de juillet et août de cette année. Bien que certaines voix des enregistrements me fussent familières, j’ai préféré ne pas les identifier dans le livre. Ainsi, toutes les contributions des visiteurs sont signalées par : " Question ".

Comme les intervenants étaient principalement des Occidentaux, Papaji utilisait rarement des termes techniques issus des Écritures et de la philosophie hindoue. Cependant, certains apparaissent ici et là, et, s’il n’ont pas été traduits dans le texte même entre parenthèses, leur sens a été donné dans un glossaire figurant à la fin de l’ouvrage.

Papaji a toujours certifié qu’une force était présente dans les paroles des êtres éveillés, une puissance qui facilite l’expérience directe vécue par ceux qui les écoutent. Je suis convaincu que cette force est toujours accessible à ceux qui n’auraient jamais rencontré Papaji en personne, et qui ne l’ont connu qu’à travers les vidéos ou les textes. J’ai un jour demandé à Papaji s’il était d’accord au sujet de l’existence de disciples " matures " et d’autres " immatures ", dans le sens où certains étaient prêts à vivre l’expérience du Soi et que d’autres ne l’étaient pas. Il me répondit ne reconnaître que deux catégories : ceux qui étaient capables d’écouter correctement, et ceux qui ne le pouvaient pas. Si vous écoutez ce que dit Papaji correctement, avec un esprit complètement silencieux et réceptif, et que vous regardez dans la direction vers laquelle son " enseignement " vous dirige, le pouvoir du Soi qui a produit ces mots se révélera à vous.

                        David Godman, Tiruvanammalai


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QUI  PENSE ?


Question : Je ne vois pas bien comment tirer le meilleur parti de vous en tant que mon maître. Je voudrais utiliser au mieux le temps que j’ai ici, mais je ne vois pas bien comment faire. Que devrais-je faire que je ne fais pas déjà chez moi ?

Papaji : Soyez attentif au but que vous visez en venant ici. Premièrement, clarifiez votre objectif. Une relation n’est pas vraiment nécessaire. Nous pourrons nous en occuper plus tard. L’objectif est primordial, c’est cela le plus important.

Quand vous avez soif, vous allez à la rivière. Votre intention est de vous désaltérer. Pas de demander à la rivière quel genre de relation entretenir avec elle. Vous n’avez pas besoin de relation ; il vous faut seulement avoir un but.

Vous êtes arrivé ici avant-hier et votre dessein est de découvrir qui vous êtes. Trouvez-le. Connaissez-vous vous-même. En découvrant d’abord ce que vous êtes, vous saurez ensuite automatiquement ce que je suis. Ainsi, votre toute première priorité est la question : " Qui suis-je ? " Une fois cela découvert, vous connaîtrez la nature véritable de tous les autres objets et des personnes que vous rencontrerez. Commencez tout d’abord avec cette question : " Qui suis-je ? " Nous avons démarré avec cette question avant-hier. Il vous faut vous reconnaître vous-même. Maintenant, quelle était la question que je vous avais demandé de poser ?

Question : Qui ?

Papaji : Oui, quelle était la question en entier ?

Question : Qui pense ?

Papaji : Oui, c’était la question que je vous avais posée. Je vous avais dit d’en trouver la réponse. Je vous avais demandé de retourner chez vous au Soi, en vous posant cette question ; puis de revenir me voir pour me dire ce que vous y aviez vu.

Question : Qu’est-ce que je vois là ?

Papaji : Oui, que voyez-vous là ? [Pendant une pause, Papaji écrivit " Qui " sur une feuille de papier puis il la montra à son interlocuteur.] Que voyez-vous ici ?

Question : Je vois un mot sur une feuille de papier.

Papaji : Ce simple mot est votre question.

Question : Qu’est-ce que je vois ici ?

Papaji : Peu importe l’endroit. Où que soit le " Qui ". Votre question est : " Qui pense ? "

Question : Je peux voir la question.

Papaji : Voyez-vous d’où vient la question ? Concentrez-vous sur elle et observez pour voir d’où elle émerge. Retournez au " Qui ". Que voyez-vous là ?

Question : Je vois l’émergence. Je vois les choses émerger, l’une à partir de l’autre.

Papaji : Quelque chose a émergé, c’est l’attribut. Maintenant, quel est le sujet ? Qui pense ? Repartez de cet attribut de pensée et concentrez-vous sur le " Qui ". Il est l’arrivée. Vous êtes maintenant à la racine, n’est-ce pas ? Découvrez qui est ce " Qui ". Quelle forme a-t-il ? Quelle est la forme de ce " Qui " ? Quelle apparence revêt-il ? Qu’en est-il ? À quoi ressemble-t-il ?

[longue pause]

Que se passe-t-il ?

Question : La question émerge simplement de rien, du vide, puis disparaît en retournant au vide.

Papaji : C’est juste. Vous dites que cette question a disparu dans le vide. La question était : " Qui pense ? " Il vous faut un esprit pour penser, n’est-ce pas ? Maintenant, le cours de la pensée a été stoppé. Cela s’est produit au moment où vous avez demandé " Qui pense ? " Ainsi, le processus a pris fin. Puis vous avez déclaré, très correctement, que la question avait disparu. C’est ce que vous avez dit. " Il y a le vide. " Qu’avez-vous d’autre à dire ?

Question : C’est le vide ; juste l’espace.

Papaji : O.K., c’est le vide ; l’espace. Le vide est là, l’espace est présent. C’est votre propre nature. Vous pouvez l’appeler présence ou espace ou par n’importe quel autre nom. Elle se trouve cachée par le désir et par la pensée. Elle est constamment obstruée par le désir. Le vide n’est que le manque, l’absence de pensées et de désirs. Quand un poids pèse sur vos épaules, vous devenez agité. Disons que vous supportiez cent kilos, mais que vous vouliez vous débarrasser de ce problème, de ce fardeau. Lorsque vous le laissez tomber, vous n’obtenez rien. Vous ne vous retrouvez pas dans un nouvel état qui n’aurait pas été là auparavant. Vous n’avez fait que rejeter ce qui vous posait un problème, puis retourner à votre propre nature, à l’état intrinsèque, déjà présent avant que vous ne vous chargiez du fardeau.

Ce processus de pensée, ce fardeau, figure le désir que nous portons en permanence en nous. Je vous montre comment laisser tomber ce fardeau inopportun. Quand vous posez la question : " Qui pense ? ", vous stoppez le flot de la pensée et retournez à votre nature véritable, votre nature propre, votre nature spontanée, la source pure et vide. Elle est votre propre nature et ce que vous êtes en permanence. L’activité mentale n’y accède pas. Le temps n’y entre pas. La mort ne peut y pénétrer ; pas plus que la peur. Voilà votre nature inhérente, éternelle. Si vous restez là, il n’y aura aucune peur. Dès que vous en sortez, vous entrez dans le samsara, la manifestation, et là, vous avez constamment des ennuis.

Question : Je crois bien nourrir le désir de vouloir faire en sorte que ce soit bien plus grandiose.

Papaji : Comment ?

Question : Je pense avoir nourri des attentes, comme celle de vivre quelque chose d’immense, une expérience grandiose, mais en fait, l’expérience de ma nature est très ordinaire. Je la ressens juste comme une impression très claire, tout ordinaire, et très vide.

Papaji : Oui, c’est du vide que tout provient. Tout ce cosmos, toute la manifestation qui comprend des millions de planètes et de systèmes solaires, émerge du rien. Ces millions de planètes, jusqu’à la dernière, flottant dans l’espace, ne sont issues que d’une pensée, elle-même venue de cette particule de vide. Cela se produit sans jamais affecter cette vacuité de quelque façon que ce soit.

Question : Devrais-je essayer de demeurer dans la vacuité ? Des pensées surviennent dans le vide. Certaines sont plaisantes, d’autres me font peur, d’autres encore sont repoussantes. Je me vois en train de me saisir des pensées et de m’identifier à elles. Je deviens ces pensées. Je perds alors de vue le vide et la présence, jusqu’à ce que je m’en souvienne à nouveau.

Papaji : Si à ce moment vous vous en rappelez, tout est fini, tout s’en va. La meilleure attitude à adopter est de ne pas oublier. Jouez simplement votre rôle, mais n’oubliez pas que ce n’est qu’une pièce de théâtre.

Imaginez qu’une troupe prépare une pièce. La personne qui doit jouer le rôle du serviteur du roi tombe malade au dernier moment et ne peut pas se présenter. Aucun autre acteur n’étant disponible, le propriétaire du théâtre s’avance pour jouer ce rôle. Dans la pièce de théâtre, le roi, qui est l’un des employés du propriétaire du théâtre, donne des ordres au serviteur : " Va me chercher mes chaussures. Je veux sortir me promener. " Le propriétaire obéit humblement et s’exécute, mais oublie-t-il un instant qu’il est le directeur de la troupe ? Cela ne le gêne nullement de jouer le rôle du serviteur, car, en même temps qu’il joue ce rôle, il n’oublie jamais qu’en fait, il est le patron.

Si vous vivez ainsi, en sachant que vous êtes le Soi, vous pouvez jouer un rôle n’importe où. Si vous avez cette connaissance, toutes vos activités seront belles et jamais vous ne souffrirez. Une fois que vous avez eu un aperçu, une connaissance de ce vide, vous serez à jamais heureux, car vous saurez que toute la manifestation, tout le samsara, est votre propre projection.

D’où émerge toute cette manifestation ? Quand vous êtes endormi, il n’y a rien là, n’est-ce pas ?

Question : À ce moment, il y a une autre sorte de rêve.

Papaji : Je ne suis pas en train de parler du rêve. Nous pourrons discuter de cet état plus tard. Pour l’instant, je parle du fait de dormir, du sommeil profond.

Il y a quelques années, j’ai rencontré une équipe de scientifiques à Rishikesh. Vingt-cinq personnes étaient venues du monde entier : des psychologues, des spécialistes en physiologie, même des parapsychologues. Il voulaient essayer de tester une hypothèse très originale selon laquelle il n’existait que deux états : veille et rêve. Ils prétendaient que l’homme est soit éveillé, soit en train de rêver et qu’il n’existe rien de tel que le sommeil.

L’un d’eux m’a dit : " C’est ce que nous découvrons en Occident. Lorsque nous faisons un électroencéphalogramme du cerveau d’une personne endormie, nous nous apercevons qu’elle rêve constamment, même pendant les phases où elle semble être dans un sommeil profond. "

En Inde, nous reconnaissons cinq états : veille, rêve, sommeil, turiya et turiyatita.

Question : Qu’est-ce que le dernier ?

Papaji : Turiyatita. Veille, rêve et sommeil sont des états que vous pouvez comprendre. Ensuite, vient turiya, le quatrième état. C’est celui au sein duquel les autres apparaissent et disparaissent. Au-delà, il y a turiyatita, qui signifie : " Au-delà du quatrième ".

Ces scientifiques allaient d’ashram en ashram à la recherche de swami sur lesquels tester leur équipement. Certains scientifiques faisaient partie d’un programme d’entraînement pour astronautes, car ces derniers avaient apparemment des problèmes de sommeil dans l’espace ; la recherche voulait donc y remédier. Une théorie voulait qu’une certaine sorte de méditation ou de yoga puisse améliorer le rythme de leur sommeil

En quête de swami à examiner, les scientifiques voulaient leur placer des électrodes sur la tête afin d’observer les ondes de leur cerveau pendant la méditation. Ils ont essayé avec de nombreuses personnes et finirent avec un homme appelé Swami Rama. Lorsqu’ils arrivèrent à lui, il était en train de jardiner dans son ashram. Je n’étais pas présent, je vous décris de deuxième main ce que l’on m’a relaté.

Ils se sont présentés très respectueusement et lui ont expliqué le but de leur recherche. Ensuite, ils lui ont demandé s’il accepterait de s’asseoir ou de s’allonger en méditation pendant qu’ils observeraient les ondes de son cerveau.

Il répondit : " Vous pouvez fixer vos câbles pendant que j’arrose mon jardin. Je n’ai pas besoin de m’asseoir pour méditer. "

Les scientifiques câblèrent sa tête et découvrirent, comme le swami l’avait dit, qu’il ne produisait aucune activité mentale pendant son jardinage journalier. Ils étaient si impressionnés qu’ils l’emmenèrent pour d’autres tests plus poussés.

Si vous savez pleinement que vous êtes établi dans le substrat, quel que soit le nombre de vos activités, vous n’avez pas besoin de l’activité mentale pour les mener à bien. Le Soi se chargera de tout et vous demeurerez en paix à tout moment.

Retournons à nos trois états – veille, rêve, sommeil – et au quatrième, le vide sous-jacent. Les trois états sont projetés sur ce substrat, cet arrière-plan dans lequel se succèdent sommeil, rêves et veille. Ils se succèdent tous les uns aux autres sur un substrat, un fondement de base. Cette fondation, cette présence, cet espace est constamment là, mais quand vous êtes préoccupé par des objets extérieurs, vous l’oubliez.

Maintenant, il existe trois sortes de personnes. Appartiennent à la première catégorie ceux qui n’oublient jamais, en aucun cas. Quelles que soient les circonstances, ils savent que tout se déroule au sein de ce substrat. Ce sont les jivanmukta, ce qui signifie qu’ils sont entièrement libérés alors qu’ils sont encore en vie dans leurs corps. Ceux de la deuxième catégorie se retrouvent occasionnellement en difficulté, car il leur arrive d’oublier et de se souvenir en alternance. Ils ont parfois conscience du vide pendant un temps, mais le souvenir d’un ami décédé peut survenir et ils se retrouveront soudainement dans la souffrance. Ils perdent la conscience du vide en s’attachant à une pensée. Ce type de vide n’est pas permanent puisqu’il est sujet aux fantaisies des activités mentales. Les personnes de la troisième catégorie souffrent en permanence. Jamais elles n’ont d’aperçu de cet espace originel, ce vide ; leur souffrance est donc incessante. Concernant ces personnes, le samsara est continuel et ne s’interrompt jamais, même pour un cours instant.

Si vous êtes membre du très exclusif club numéro un, vous savez que tout ce qui se manifeste est une apparition dans votre propre Soi. Quand vous vous réveillez, la manifestation émerge, mais vous savez que tout n’est qu’une projection. Quand vous dormez, aucune manifestation n’est présente, mais vous, votre Soi demeure. Quelque chose demeure présent, même alors que vous dormez, et ce quelque chose est votre propre Soi.

Question : Je n’ai pas conscience de cette présence quand je dors.

Papaji : Oui, c’est parce que " vous " n’êtes pas présent. C’est le " vous " à travers lequel vous vivez qui prend la décision en cette matière. Pour " vous ", la présence n’est ressentie que si une obstruction se présente à la conscience que vous avez de cette présence.

Question : " Quand il y a une obstruction, je peux sentir la présence, mais sans cette obstruction, je ne ressens rien. " Cela me paraît très paradoxal.

Papaji : Votre sentiment d’être une personne est l’obstruction. Tout – toutes vos expériences, ou leur absence – est vécu par la médiation de cette idée d’individualité. Cette obstruction émerge de la présence, et soit vous ressentez la présence par elle, soit vous avez conscience de son absence. La présence est toujours là, mais vous ne la ressentez pas pendant le sommeil profond parce que l’intermédiaire, le "je", est absent. Vous ne savez pas comment avoir conscience de quoi que ce soit en l’absence de ce "je" ; c’est pourquoi vous déclarez : " La présence n’est pas là quand je dors. "

Vous vous servez de cette obstruction pour valider toutes vos expériences, mais en elle-même, elle n’a aucune valeur propre. Shanti, la paix, est là bien avant que ne survienne l’obstruction ; quand l’obstruction disparaît, shanti n’en demeure pas moins présente. Votre nature inhérente est cette shanti. Que celui qui fait l’expérience soit présent ou absent, shanti demeure.

Question : Oui, c’est évident. Un poisson nage dans l’eau toute sa vie, mais ne sait rien de l’eau. Pour lui faire la leçon au sujet de l’eau, on l’en sort. Tout de suite, il comprend ce qu’est l’eau et combien elle est importante.

Ce que je comprends, c’est que si rien ne se juxtapose à la présence, elle ne peut pas se révéler en contraste. Et cela signifie que l’on n’a aucun moyen de connaître la présence.

Papaji : Là, nous parlons d’un poisson qui, toujours dans la rivière, crie qu’il a soif. C’est l’ignorance du substrat sous-jacent qui crée l’idée de la souffrance. L’espace, le vide, est votre nature inhérente. C’est toujours là.

Question : [commence à rire de façon incontrôlable]

Papaji : Il est docteur en... [Papaji aussi se met à rire]

Question : Quel soulagement ! [tout le monde dans la pièce se joint aux rires] Je n’arrive pas à croire à quel point c’est simple. Hmm... Merci. Merci beaucoup. Il me semble me souvenir maintenant.

Question : [un nouvel interlocuteur s’adresse à celui qui rit] Avez-vous oublié ? Je m’observe et je me pose des questions comme : " Qui a ce chagrin ? " Mais j’oublie sans cesse.

Papaji : Quand vous dites : " J’ai oublié ", vous n’oubliez pas ; vous êtes tout à coup en train de vous souvenir. À chaque fois que la pensée " J’ai oublié " survient, c’est que l’on se souvient.

Question : Mais il arrive aussi un moment où vous ne vous rendez même pas compte que vous avez oublié. Mettons que vous vous mettiez simplement en colère, sans qu’il y ait ni pensée d’oubli ni de remémoration.

Papaji : Vous êtes en relation avec l’entité qui oublie et se souvient. Pour qu’il y ait oubli, il doit y avoir une personne. Il existe une personne qui demeure la même qu’elle ait oublié ou qu’elle se soit souvenue. Donc, tout au long des processus de souvenir et d’oubli, la personne reste la même. Trouvez le "je" qui expérimente l’oubli et vous découvrirez le "Je" qui n’oublie jamais. Ce "Je" véritable est la conscience elle-même. Elle n’oubliera jamais rien. Elle est présence même. Dans cette présence, vous n’oubliez rien. Si la lumière est omniprésente, rien ne peut être caché, puisqu’il ne peut y avoir de coin sombre où des objets pourraient ne pas être éclairés. Quand vous reviendrez à la conscience, tout sera clair. Rien ne pourra être oublié ou caché.

Dans l’état de sommeil, vous faites des rêves, et le moment où vous en sortez devient l’état de veille. Vous connaissez bien ces états. Mais il existe quelque chose au-delà d’eux, et c’est la conscience. C’est votre vraie nature. Vous n’avez pas à l’acquérir, l’obtenir, l’atteindre, l’accomplir ou y aspirer. Comme vous ne l’avez jamais perdue, vous n’avez pas besoin de lui courir après pour la récupérer. Elle est maintenant ici, et elle le sera toujours. On ne peut pas la perdre. Si elle n’est pas ici maintenant, à quoi bon s’efforcer de l’obtenir ? Tout ce que vous obtenez en supplément, vous le perdrez un jour.

Alors, recherchez ce qui ne peut jamais être perdu, ce qui est permanent, établi, naturel et toujours là, ici et maintenant. Examinez " maintenant ". Examinez la présence. Observez l’espace. Occupez-vous de votre propre vacuité. Tout est dans cette unique particule de vide. Tout le cosmos y est, le cosmos dans sa totalité. Il vient de là. Retournez-y et voyez la source de tout phénomène. Puis, profitez de la vie.


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JETEZ  LES  RAMES


Question : Il arrive à la pure conscience d’être là, mais la dualité aussi persiste en même temps. Il m’arrive parfois d’être si absorbé par l’ivresse de shanti [la paix] que tout m’est égal ; rien ne semble avoir d’importance. Mais, à d’autres moments, je suis attristé par la persistance de la dualité.

Papaji : Il doit se trouver un substrat de non-dualité pour que la dualisté puisse survenir. Pour que la dualité soit reconnue en tant que telle, une non-dualité consciente de la dualité doit être également présente.

Question : Elle perçoit le sujet.

Papaji : Une fondation de non-dualité doit exister pour que soit perçue la dualité. Elles ne peuvent en aucun cas être différentes puisque l’une est à la fois la fondation et le substrat de l’autre. Quelle différence y a-t-il ? Quand vous voyez la dualité, que voyez-vous ?

Question : Les autres. L’altérité.

Papaji : Oui, mais d’où vient cette " altérité " ? Quand vous dormez, vous êtes seul. Au moment où vous vous endormez, ce ne sont pas deux personnes qui sommeillent. Seul l’unité s’endort. Lorsqu’il y a quelque chose d’autre que vous, vous ne pouvez dormir, vous n’êtes pas endormi. Pour vous endormir, il vous faut rejeter tout " autre " ; c’est à dire rejeter votre corps, votre esprit et votre intellect. Seule l’unité demeure quand vous dormez.

Maintenant que vous êtes seul dans le sommeil, vous y créez un rêveur et la manifestation revient. Vous voyez des montagnes, des rivières et des forêts. La dualité est donc survenue à nouveau. C’est au moment où le sommeil revient que disparaissent manifestations et dualités. Retournez à lui. Qui a créé cette dualité ? Qui ? À partir d’où ? D’où cette manifestation provient-elle ? Qui l’a créée ?

Question : Il n’existe qu’une seule source pour tout.

Papaji : " Une source ". Si vous savez qu’il ne peut exister qu’une seule source pour tout, un lieu d’où tant de choses viennent, restent et partent, si vous connaissez vraiment ce secret, comment pouvez-vous alors vous soucier de dualités, de manifestations et d’illusions ? Comment peuvent-elles vous troubler ? Laissez la manifestation survenir, demeurer ou s’évanouir. Tout n’est que votre pièce de théâtre, votre propre jeu cosmique. Si vous savez cela, vous prendrez plaisir en tout.

[longue pause]

Vous n’avez pas besoin de méditer ; il vous faut simplement dissiper tous vos doutes. Une fois les doutes levés, vous n’avez besoin de rien faire d’autre. Quand un lac est couvert d’algues, on ne peut pas voir l’eau. On ne peut pas voir son reflet sur la surface, ni voir le fond du lac. Retirez ces algues, et tout sera clair.

Il est en premier lieu absolument essentiel de comprendre les choses correctement. Une fois que c’est fait, la méditation peut survenir ou pas. Simplement, comprenez ces choses. Soyez extrêmement clair au sujet de ce qui est important, comme ce que vous êtes. Si vous ne comprenez pas cela, la méditation ne sera qu’une astuce mentale de plus ; elle sera une façon de tout remettre à plus tard.

Ne vous trompez pas. Soyez très clair au sujet de ces choses. C’est tout ce qu’il vous faut. Vous pouvez absolument tout faire avec un esprit véritablement calme.

Question : La recherche du "je" est-elle compatible avec le fait d’être en silence et dégagé de la pensée ? Ou s’agit-il de deux choses différentes ?

Papaji : Le lieu de silence est l’endroit d’où émerge le "je". Si vous voulez découvrir la source de ce "je" et y demeurer en silence, déterminez tout d’abord ses coordonnées géographiques. Ce n’est qu’une fois que vous connaissez le lieu que vous pouvez décider du meilleur moyen de vous y rendre. Avant de prendre la décision de voyager par avion, par mer ou par route, il vous faut une destination et il vous faut connaître son emplacement. À quelle distance se trouve-t-elle ? Quel est le point de départ ? Une fois que vous aurez répondu de manière satisfaisante à ces deux questions, il vous sera aisé de convenir du meilleur moyen de vous y rendre.

Alors, ce "je", où est-il ? Commencez par le corps lui-même. Quelqu’un dans un corps dit "je". Vous utilisez ce mot "je" toute votre vie durant. Où est ce "je" ? Où se trouve-t-il ? Premièrement, vous remarquerez qu’il est présent dans les trois états : " Je suis réveillé - j’ai fait un rêve - j’ai dormi. " Il persiste à travers les trois états, mais où réside-t-il vraiment ? Quelle est sa résidence ? Et cette personne qui voudrait découvrir sa résidence, qui est-elle ? À quelle distance se trouve-t-elle ? Si la destination, l’objet de la recherche, est le "je", à quelle distance en est-il ? Tout ceci doit être découvert, élucidé.

Que cherche le chercheur tout au long de sa quête ? Qu’est-ce qui effectue la recherche ? Cela doit aussi être déterminé. Nous avons tout d’abord le chercheur, puis la recherche et enfin ce qui est recherché. En premier, trouvez le chercheur qui veut se lancer dans une quête. Ceci est très important.

Question : [le Néo-Zélandais qui avait éclaté de rire dans le chapitre précédent] C’est comme si c’était la présence qui cherchait la reconnaissance.

Papaji : [riant] Très bien. Vous vous en rapprochez grandement. Vous êtes en train de vous en rapprocher de très près. Cela parce que vous avez compris qu’il s’agit simplement d’une reconnaissance.

Question : C’est comme si tout émergeait d’un espace vaste et vide, pour ensuite y disparaître à nouveau.

Papaji : On entame une recherche parce que la reconnaissance n’est pas encore confirmée. Le chercheur ne fait qu’avancer lentement dans la recherche de la reconnaissance. C’est comme regarder dans un miroir pour vous reconnaître. Vous localisez le miroir, vous y voyez votre reflet, et vous vous reconnaissez. Une fois que vous vous êtes reconnu, vous pouvez vous débarrasser du miroir, de la recherche, et de l’idée d’un objet à rechercher.

Dans la reconnaissance aucun " qui " ne reconnaît, mais personne ne sait cela. Depuis la nuit des temps, tout le monde n’a cessé de pratiquer la méditation. Personne ne dit la vérité au sujet de ce processus de reconnaissance, ni au sujet de sa nécessité. On prie dans les temples et on médite dans les monastères, mais personne ne connaît la vérité. Personne n’ose même en parler. Tout le monde arpente les sentiers battus, comme un troupeau de moutons. Il vous faut quitter les sentiers battus. Il vous faut emprunter votre propre sentier, peut-être aucun sentier du tout.

Question : C’est si vaste !

Papaji : Le vide ne comporte aucun sentier. Il n’en existe aucun. La vacuité vous suit, où que vous alliez. Et le vide vous guide. Le vide est à chacun de vos côtés, au-dessus et au-dessous de vous. Où pourriez-vous aller sans lui ? Dans quel autre lieu pourriez-vous vous rendre ? De ce vide, la mort ne peut s’approcher. Les dieux n’y ont pas accès.

Question : Il est. C’est, tout simplement.

Papaji : [en riant] Il est, tout simplement. Ce kiwi est très fort [rires]. Il semble lent, mais il est très vif. Cela a été une belle rencontre avec vous. Vous m’aviez demandé quelle était votre relation avec moi. Voilà la relation.

Question : Ma question a obtenu sa réponse.

Papaji : La réponse ! C’est bien la seule relation. Aucune autre relation ne saurait être permanente, pas même avec les dieux. Vos parents ne peuvent pas vous procurer cette relation permanente, ni vos prêtres. C’est là la seule relation durable que vous devez avoir. Elle est la seule que vous ne pouvez fuir. Cette relation ne vous abandonnera jamais, et vous ne divorcerez jamais d’elle, à aucun moment. Toutes les autres relations sont basées sur l’intérêt personnel. Toute autre relation est motivée par un intérêt, un désir. Celle-ci est douce, très aimante et d’une extrême beauté. Votre dictionnaire ne vous donnera aucune définition de cette relation. Elle ne s’y trouve pas. Je peux l’affirmer, car j’en suis absolument certain. Cette relation n’est connue de personne, nulle part. Toutes les autres sont des relations hideuses, très laides, très sales.

Question : J’ai commencé en voulant me servir de vous et je termine en faisant votre rencontre.

Papaji : Ensuite, jetez vos rames. Jetez-les dans la rivière et votre traversée se fera en toute sécurité. Vous naviguerez en toute quiétude.

Question : J’aime bien mes rames.

Papaji : La brise est là. La brise prendra soin de vous. L’utilisation des rames est très fatigante. Laissez la brise prendre soin de vous.

Question : La peur se présente à l’idée de jeter les rames.

Papaji : Voilà le bon moment. Quand je dis : " Jetez les rames ", c’est le bon moment pour le faire.


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CE  DONT  NOUS  PARLONS  EST   EN  PERMANENCE


Papaji : [s’adressant à une femme qui semblait ne pas avoir complètement conscience de ce qui se déroulait autour d’elle, en raison d’une expérience intérieure dans laquelle elle paraissait immergée] Nous marchions ensemble dans le jardin. Il y avait de la musique. Je vous ai regardée et je vous ai parlé, mais vous n’entendiez pas mes paroles. Vous étiez la seule personne présente qui ne m’entendait pas. Vous ne preniez pas part à ce qui se passait, parce que votre esprit était attentif à autre chose, quelque chose en vous, de bien plus intéressant et attirant. C’est vrai, n’est-ce pas ? La vie pourrait se dérouler ainsi en permanence. Vous pourriez vous mouvoir à travers elle sans laisser la moindre trace ou empreinte de pas.

Question : Des empreintes de pas ?

Papaji : Votre esprit n’était pas occupé par le moindre objet extérieur. Vous ne preniez pas sérieusement part à ce qui se déroulait alentour en raison de votre absorption. Il doit en être ainsi. Vous finirez bien par prendre part, mais en même temps, vous ne prendrez pas part. C’est la technique à adopter. Cela viendra doucement.

Question : C’est bien ce que j’ai ressenti pendant presque tout le week-end.

Papaji : Vous ne parlez pas assez fort. Venez vous asseoir ici. Je ne voudrais pas avoir à vous demander de vous répéter à chaque fois.
Question : [après s’être rapprochée] J’allais dire que pendant ce week-end, j’ai eu l’impression de voir une personne qui se demandait : " Qui est Susie ? ", et une autre qui observait simplement ce processus. Est-ce là ce dont vous parlez ?

Papaji : Oui, c’est ce que je suis en train de décrire. Vous êtes en salle de transit occupée à observer ce qui se passe. Continuez ainsi. Dans une salle de transit, tout le monde s’agite. Vous le savez. Des annonces résonnent dans les haut-parleurs, que les gens essayent d’entendre ; il y a tant d’agitation tout autour ; personne n’est simplement assis en silence. Voyez ce qui se déroule. Observez-le, faites quelque commentaires à ce sujet si ça vous chante, mais ayez en même temps la clarté en vous-même. C’est maintenant le moment de le faire. Vous n’avez jamais lu quoi que ce soit à ce sujet. Pourquoi ? Parce que ce n’est écrit nulle part. Ce n’est ni à lire dans les livres ni à recevoir de quiconque.

Vous êtes en quête de clarté, d’une élucidation de la confusion dont vous avez pris conscience en vous-même. Cela se fera d’ici quelques jours, ensuite vous pourrez faire vos bagages et partir. Ce dont vous me parlez est une bonne chose. Elle commence à agir en vous. Quelque chose vous est dicté, et vous suivez les ordres. Vous devenez un instrument ; un instrument en train d’être activé par un pouvoir qui n’est pas votre propre ego. Ce sera une vie très heureuse, une très belle vie. Elle sera dénuée de responsabilités. Vous connaîtrez un grand bonheur.

Question : Je ne pense pas que l’ego soit absent. N’est-ce pas ? J’ai le sentiment qu’il est toujours présent.

Papaji : Dans cet état, il se transforme en une corde calcinée. Vous la regardez, sa forme vous paraît être celle d’une corde, mais elle n’est d’aucune utilité. Si vous essayez de la prendre pour attacher quelque chose avec, elle se désintègre dans vos doigts. Elle semble être là, mais ne peut plus servir à rien.

Question : Je vois. Je vais essayer d’attacher quelque chose avec pour voir si elle fonctionne toujours.

Papaji : Ne pensez pas du tout. Soyez seulement telle que vous êtes. La méditation se déroule. Elle fera son œuvre. La méditation se déroule continûment. Voyez-vous ? Le constatez-vous ?

Question : Oui, je constate que...

Papaji : C’est ça la méditation.

Question : C’est intéressant. J’ai l’impression... d’une sorte de perception... c’est intéressant... Je ressens une perception d’un genre particulier.

Papaji : Oui, c’est ce dont je parle. C’est la méditation, mais elle se fait maintenant sans effort. Il se produit bien de la concentration, mais elle ne se porte sur aucun objet, que celui-ci soit au-dedans ou au-dehors. Vous ne vous accrochez à aucun objet. Avez-vous remarqué ?

Question : Non. Ça ressemble simplement à de la méditation. Je n’ai pas vraiment conscience de ce qui se passe.

Papaji : [en riant] Oui, la vraie méditation est ainsi. En général, au cours de la méditation, il se produit une association aux objets des sens, une adhérence à ceux-ci, mais dans cette méditation-ci, il n’y a rien à quoi s’accrocher ; et c’est sans intention aucune. C’est le point important. L’absence d’intention signifie méditation constante. Vous ressentez probablement une certaine différence. Le mental est silencieux. Dans cet état, il le restera même si vous ne méditez pas. Vous êtes quelque peu différente. Ne l’avez-vous pas remarqué ?

Question : Oui... Je sens... Je suis connaissance.

Papaji : C’est ce que je suis en train de dire. C’est quelque chose qui vous était connu. Vous aviez cette connaissance au préalable. Comment méditer, quelle posture adopter. Le savoir est là. Il est en train de vous revenir.

Question : Je n’ai rien fait. Je n’ai adopté aucune posture et je n’ai pas médité.

Papaji : C’est la méditation naturelle. Ce n’est pas vous qui la " faites ". C’est quelque chose qui est là de tout temps. Cela s’appelle " sahaja ", qui signifie " naturel ". Il s’agit de la méditation sahaja.

Question : Sahaja ?

Papaji : La méditation sahaja. C’est l’état naturel. Elle deviendra votre sœur.

Question : Cela m’embrouille, Papaji. Vous en parlez et vous accordez beaucoup d’importance à ce changement. Me concernant, je ne le ressens pas comme spécial.

Papaji : C’est bien. Cela ne vous semble peut-être pas spécial, mais le dire est spécial. [rires] Vous ne le disiez pas auparavant, avant de venir ici. Pour le moment, ça n’est pas " spécial " pour vous, mais si vous le saviez déjà, si cette " connaissance ", comme vous l’appelez, était présente précédemment, alors pourquoi être venue ici ?

Question : Je ne sais pas.

Papaji : Maintenant, vous dites : " Je ne sais pas. " Auparavant, vous saviez beaucoup de choses. Il ne vous reste plus rien à accumuler. Plus rien à obtenir ni à accomplir. C’est un retour à votre état naturel, un état tout à fait naturel. La plupart des gens ne peuvent pas le faire. Ils ne veulent pas rester tels qu’ils sont. Ils veulent devenir autre chose, quelque chose qu’ils ne sont pas, et c’est ce qui les perturbe. Vos énoncés sont justes. " Pas de changement. " C’est très bon.

[très longue pause]

Alors que j’étais à Rishikesh, il y a quelques années, une femme originaire de Baroda est venue me rendre visite. Avez-vous entendu parler de Baroda ? Son mari était ingénieur dans l’industrie pétrochimique. Elle avait rejoint Rishikesh avec une cinquantaine de personnes, afin de suivre un cours de yoga à l’ashram de Shivananda. Leur programme était très chargé. Ils logeaient dans une maison appelée " Maison de Baroda ". Baroda avait été un État indépendant et cette bâtisse avait été construite par un membre de la famille royale afin que les gens qui allaient de Baroda à Rishikesh puissent avoir où loger. C’était un très grand immeuble.

Leur programme était bien rempli. Tous devaient se lever à cinq heures du matin pour se rendre à leur classe de yoga. Des conférences, des causeries et des cours de yoga les occupaient une grande partie de la journée, mais ils disposaient d’un peu de temps libre après treize heures. Je logeais dans une villa attenante à un temple sur les hauteurs de Rishikesh. Cette femme était venue à ma rencontre pendant cette courte période de loisir.

Elle demanda au prêtre du temple s’il connaissait quelque swami en résidence, et il lui répondit : " Il n’y a personne en tenue de couleur safran à qui vous adresser, mais un homme en tenue occidentale enseigne ici. Il est père de famille. Des étrangers habitent avec lui dans la villa. Vous pouvez aller discuter avec lui sur place. "

Elle désirait que le prêtre fasse les présentations, mais il répondit : " Pas besoin d’introduction. Allez simplement rejoindre le groupe. Personne ne sera gêné. "

Quelque chose dans votre visage me fait penser à elle. Elle mangeait et s’activait, mais son attention était retirée vers le dedans d’elle-même. Elle ne remarquait pas grand-chose de ce qui se déroulait autour d’elle. Quelque chose l’attirait vers l’intérieur, et elle n’absorbait que très peu du monde extérieur.

À l’époque, sept ou huit étrangers demeuraient avec moi et nous parlions anglais. Quelques hindous venaient aussi. Cette femme est arrivée à mon satsang accompagnée de plusieurs autres ; toutes étaient élèves du cours de yoga donné à l’ashram de Shivananda. Elle me semblait être la chef du groupe.

Après quelque conversation préliminaire au sujet du yoga, un sujet qu’elle semblait plutôt bien maîtriser, elle me demanda : " Swami, comment contrôle-t-on l’activité mentale ? "

C’est une question standard, que les disciples posent aux guru depuis des millénaires. Depuis tout ce temps, jamais cette question n’a reçu de réponse satisfaisante.

Dans la Gita, Arjuna avait le même problème. " Il est comme l’air, disait-il, comment peut-on le contrôler ? "

Cette question en particulier obsède tout le monde sur le chemin spirituel, mais en cette occasion, je ne donnai aucune réponse. Je demandai plutôt à une Française qui habitait chez moi de faire du thé pour nos nouvelles hôtes. La question fut répétée, et à nouveau je ne répondis pas. Une fois le thé consommé, elle me posa la question une troisième fois et pour la troisième fois, je ne dis rien. Le temps leur était compté, car il leur fallait retourner à l’ashram de Shivananda continuer leurs études. Elles suivaient le programme depuis trois jours déjà, et elles devaient le compléter avant de pouvoir rentrer chez elles.

Elle me posa encore une fois la question juste avant de repartir, et à nouveau je demeurai silencieux.

Le lendemain, à une heure très matinale, elle vint me voir seule, portant des fruits et des fleurs.

Elle me les donna, en disant : " J’ai trouvé la réponse. Malgré votre silence à mes questions, je voulais revenir vous la poser à nouveau, car j’étais vraiment ennuyée. Au milieu de la nuit, vers une heure trente du matin, on a frappé à ma porte. Je supposais que c’était quelqu’un du groupe, mais en l’ouvrant, je vis que c’était vous. "

Je n’étais allé nulle part cette nuit-là. J’étais dans mon lit, endormi, à ce moment-là.

Elle continua : " Vous vous êtes présenté à ma porte et vous m’avez, en quelque sorte, répondu. Maintenant, je suis satisfaite. Nous étions venus ici en groupe pour un mois d’entraînement au yoga. Nous avions réservé tout un wagon de train et voyagions tous ensemble. Je ne veux pas rentrer chez moi dans ce wagon avec tous les autres. Je veux rester ici avec vous. "

J’essayai de la décourager : " Vous pouvez poursuivre votre séjour là où vous êtes. Vous pouvez compléter vos cours puis retourner chez vous, à Baroda, en compagnie des autres.

– Non, dit-elle, je veux rester ici avec vous. "

Quand je me rendis compte qu’elle était résolue à rester auprès de moi, je lui demandai d’aller voir le directeur de l’ashram où je résidais, car je ne pouvais laisser des gens y loger sans d’abord obtenir sa permission. Quand il eut donné son accord, elle emménagea dans une chambre proche de la mienne. Ensuite, elle entra dans ma chambre, s’y assit et refusa de bouger ou même de manger. Elle était absorbée dans un état d’intériorité et refusait de se préoccuper des affaires de la vie ordinaire. Elle pouvait entendre ce que je disais, mais elle n’était en aucun cas encline à bouger ni à suivre mes suggestions. Elle ne m’adressait même pas la parole quand je lui demandais de faire certaines choses.

Son nom était Suman. " Suman, lui disais-je, vous ne mangez rien. Il faut manger. Je vais vous y aider. "

Je lui mettais de la nourriture dans la main, mais elle refusait de porter sa main à sa bouche. Je dus donc lui lever le bras et placer sa main devant sa bouche. Elle ne se plaignit jamais de tout cela, mais elle ne faisait aucun effort d’elle-même.

Je lui fis ouvrir la bouche afin d’y mettre la nourriture, et je lui dis : " C’est tout ce que je peux faire pour vous. Vous devez mâcher et avaler par vous-même ; car je ne peux pas le faire pour vous. "

Elle me posa beaucoup de problèmes pendant deux jours. Elle restait assise là pendant tout ce temps, jour et nuit, le regard fixe et dans le vide, sans répondre à aucune de mes suggestions. Je n’arrivais pas à la faire retourner dans ses quartiers. Elle restait simplement assise sur le sol de ma chambre et refusait de bouger. Nous formions un petit groupe de sept ou huit personnes à cette époque et partagions quatre chambres. J’avais la mienne et les autres se partageaient les trois chambres restantes. Le directeur me connaissait et avait l’habitude de nous donner ces chambres chaque année pour trois mois. L’endroit était agréable sur les hauteurs, à quelque distance de la ville de Rishikesh.

Je voulais renvoyer cette femme à sa famille, mais, étant donné les circonstances, je savais qu’il me faudrait faire tous les arrangements nécessaires moi-même. Je l’emmenai à Haridwar en taxi, lui procurai un billet de train en première classe pour Baroda, achetai des sucreries pour ses enfants et lui donnai une bouteille d’eau du Gange pour qui en voudrait. J’essayai de lui faire manger quelque chose à la gare, mais elle n’en avait cure.

Elle essaya de me donner tout son argent, me disant : " Je n’en ai plus besoin. Je ne garderai que cinq roupies pour le trajet. Je pourrai prendre un taxi à l’arrivée et ma famille pourra le payer quand j’arriverai à la maison. Maintenant, tout ce que je possède vous appartient. Je veux que tout soit à vous. "

Je refusai de le prendre. Comme je voyais qu’elle n’était pas en condition de prendre soin d’elle-même, j’en parlais à l’homme qui partageait son compartiment de première classe. J’avais trouvé le numéro de téléphone de sa famille et le lui confiai.

" Quand le train arrivera à Baroda, lui dis-je, veuillez appeler ce numéro et vous assurer que quelqu’un viendra la chercher. Sinon, elle va simplement errer et se perdre. "

Quand j’expliquai à l’homme de son compartiment que Suman avait du mal à se prendre en charge elle-même, il promit de s’occuper d’elle jusqu’à ce que sa famille vienne l’accueillir à Baroda. Comme le train devait y faire un arrêt de vingt minutes, il aurait tout le temps de faire les arrangements nécessaires.

" Est-ce qu’elle mangera ? " me demanda-t-il. Je lui répondis : " Si vous placez de la nourriture dans sa main et que vous lui demandez de la mettre dans sa bouche, de la mâcher et de l’avaler, elle le fera probablement. Mais ne vous inquiétez pas si elle ne mange pas. Elle peut rester ainsi jusqu’à ce que sa famille la récupère. Elle n’a aucun problème d’ordre physique. Elle est simplement distraite en ce moment. Elle a seulement dirigé son attention dans une autre direction. "

Tout s’est déroulé comme prévu et elle est bien arrivée chez elle. Son mari m’a envoyé un télégramme me remerciant de tout le mal que je m’étais donné pour la faire rentrer à la maison. Il m’a même invité à passer quelques temps chez eux. Apparemment, Suman lui avait dit que si je n’allais pas chez eux, elle les quitterait pour aller me retrouver.

Son cas est très rare ; celui de quelqu’un qui a obtenu cela instantanément du maître. Elle était venue avec une question brûlante – " Comment contrôler l’activité mentale ? " – et sans que je lui dise quoi que ce soit, elle avait fait l’expérience de l’état dans lequel il n’est plus nécessaire de contrôler la pensée. C’est l’état de " non-demeure ", l’état en lequel le mental ne demeure nulle part. J’ai connu deux ou trois cas semblables ; il sont peu courants.

J’ai accepté l’invitation du mari et passai quinze jours chez eux. Ensuite, je l’ai emmenée à Bombay où je rendis visite à d’autres élèves.

Ces choses se déroulent parfois très rapidement. Chez d’autres, cela ne se produit jamais.

Le cycle des naissances et des morts est sans fin. Qu’est-ce que la naissance et qu’est-ce que la mort ? Elles sont désir. Ce cycle sans fin est alimenté par le désir, le désir de profiter des objets des sens par le corps. Quand le désir prend fin, ce cycle prend aussi fin. Ce cycle en apparence sans fin des naissances et des morts disparaît avec la cessation du désir. La naissance et la mort ne sont pas les seuls à disparaître. Quand le désir s’évanouit, l’univers entier cesse d’exister. C’est comme s’il n’avait jamais existé. C’est comme ça.

Question : [nouvel interlocuteur] J’ai une question au sujet du mental. J’ai eu le sentiment ce matin que nous n’avons pas simplement à nous désengager de l’activité mentale. J’ai l’impression qu’elle peut me mener là où j’ai besoin d’aller.

Papaji : La pensée peut être l’ennemi et elle peut aussi être l’amie. C’est le mental qui emprisonne et c’est lui qui libère. Le mental attaché aux objets, lesquels sont transitoires et temporaires, est le mental qui emprisonne. C’est le mental ennemi. Mais un mental qui ne demeure nulle part, et ne s’accroche à aucun objet, ce mental est votre ami. Celui-là est le mental libérateur. Tout dépend de vous, du genre de compagnie que vous entretenez dans votre esprit. Le mental, ou la pensée, peut vous détruire, mais il peut également être d’une grande aide. Le mental est le siège d’un pouvoir considérable, un pouvoir que l’on peut utiliser. Quand il est au repos, il donne la paix. Mais, quand il est agité, il crée tout ce samsara, cette souffrance, cet enfer. Un mental tranquille fait descendre le paradis sur la terre. Il répand la paix partout. Dans cet état, où que vous alliez, cet endroit sera le paradis. Tel est le mental.

Question : J’ai l’impression qu’un choix se présente. La pensée peut décider de créer soit un paradis, soit un enfer. À tout instant, le choix se pose.

Papaji : Oui, c’est votre propre choix. Il vous faut décider de cela pour vous-même. Vous pouvez prendre la décision, " Je suis enchaîné, je dois souffrir " ; et cela crée le samsara. Autrement, vous pouvez dire : " Je veux la paix. Je veux la liberté. Je veux le bonheur. Je veux l’amour. " Lorsque vous vous dirigez dans cette direction, quel choix magnifique vous faites ! Faites-le ! " Je veux la liberté ! Je veux être libre ! Je veux le bonheur ! Je veux l’amour ! " Faites-le maintenant, aujourd’hui, ou au moins pendant cette vie-ci. Faites qu’en vous il y ait une activité mentale saine, un mental amical.

Question : [autre interlocuteur] Si le mental ne se pose pas, existe-t-il encore ?

Papaji : Non. Quand un désir émerge dans l’esprit, il se développe avec lui une intention de profiter des objets des sens. Au moment où cela arrive, vous êtes impliqués dans le plaisir qu’ils procurent. L’activité mentale œuvre par les sens ; les sens s’extériorisent vers des objets dont ils peuvent profiter. Tout cela ne se produit qu’à l’apparition du désir et de l’intention. Votre intention transforme la pensée en l’agent des plaisirs auxquels elle s’adonne. Au milieu de tout ça, se trouve l’ego, celui qui profite de tous les objets recherchés et appréciés. Si l’ego reste immobile, le mental lui-même ne se manifeste pas. Il ne pose aucun problème. Il ne s’attardera nulle part et, sans endroit où se poser, il retournera à sa source, le lieu du non-mental. Là ne se trouve pas la moindre activité mentale.

Vous pouvez fonctionner sans cette activité mentale. Vous pouvez fonctionner parfaitement sans elle. Plus tôt ce matin, cette dame nous parlait de la façon dont cela peut se faire. Elle parlait de l’état dans lequel œuvre l’absence de mental. Que disiez-vous ? Pourriez-vous le répéter ?

Question : [la femme qui faisait penser Poonja à Suman] Je disais qu’il y a un acteur et un observateur.

Papaji : Oui, il en est ainsi. Pouvez-vous développer ?

Question : J’ai l’impression qu’à la fois un acteur et un observateur opèrent dans la même personne. Et le corps semble agir simplement par lui-même.

Papaji : Le corps agit et l’observateur est distinct de lui. Le corps reçoit des instructions directes, mais pas de l’ego. L’idée " Je suis celui qui agit " est absente. Quand l’agent n’est pas là, on n’est pas responsable de ses actes. Aucun karma n’est fabriqué dans cet état. C’est le non-mental. Vous pouvez très bien agir sans ce mental.

Question : [nouvelle personne] Pourquoi l’activité mentale se réactive-t-elle ensuite à nouveau ?

Papaji : Si, dans cet état, vous faites attention et que vous êtes vigilant, ce n’est pas le mental qui resurgit à nouveau. Quelque chose d’autre surviendra à sa place. Quel est cet " autre " ? Maintenant, vous ne connaissez que le mental. Vous ne savez rien de ce qui est au-delà. Quand l’activité mentale s’est éteinte, vous n’avez plus de désirs et, sans désirs, vous retournez à la source. Une fois là, autre chose vous animera, quelque chose dont vous n’aviez pas conscience auparavant. Vous pouvez l’appeler prajna, sagesse. Elle prendra soin de vous et le fera à la perfection. Quand prajna dirigera votre vie, vous en serez simplement l’instrument. Cela a été clairement expliqué dans la Gita. Arjuna a abandonné son esprit aux pieds de son Maître et a laissé prajna lui dicter ses actions. L’ordre d’aller au combat a débuté sous le commandement direct de Krishna. Cet ordre a œuvré en Arjuna et l’a porté tout au long de la bataille. Ce mot, cet état d’être auquel le divin dicte sa conduite ne peut être connu qu’après la libération.


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